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Chroniques // Éditorial

Éditorial

Les angles morts

// Ariane Ouellet - 31 mars 2020

Numéro : Avril 2020

 

photo : Geran de Klerk

 

En tant qu’Abitibienne, je fréquente souvent la route 117. Je l’aime et je la crains. Ma relation amour-haine avec elle vient du fait que je n’ai pas le choix de la parcourir chaque fois que la vie m’amène vers le sud de la province. Chaque fois, ça veut dire aussi l’hiver, quand les conditions météorologiques ne sont pas favorables et que le ministère des Transports et ses sous-traitants semblent partis en vacances en Floride.

 

Trop souvent, j’ai vu la 117 entretenue comme si elle était une route de service non essentiel de dernière catégorie, avec son lot d’accidents tragiques qui fauchent les vies. Avec ses voies de dépassements souvent mal déneigées, des voitures fracassées enfoncées dans les bancs de neige et les ambulances qui croisent ma route à toute allure dans l’espoir d’arriver à temps. Chaque fois, je me demande combien ça coûte à la SAAQ et à la RAMQ, tous ces accidents, par opposition à ce que ça aurait coûté de mieux déneiger cette journée-là. On réfléchit beaucoup trop souvent en îlot, budget par budget, comme si la vie fonctionnait par petits tiroirs distincts. Sans compter les tragédies humaines qui ne se chiffrent pas en dollars.

 

Un projet de gazoduc se dessine et s’apprête à traverser l’Abitibi-Témiscamingue. Non seulement ce projet de gazoduc risque de créer une cicatrice indélébile sur notre territoire, mais je crains qu’il ait le potentiel de diviser aussi les communautés qui sont concernées. Qu’est-ce que ce gazoduc peut avoir de positif pour notre collectivité et celle du Québec? Quelques contrats très lucratifs pour des entreprises de génie civil, probablement. Si quelqu’un peut m’éclairer sur les avantages réels du gazoduc et d’une éventuelle usine de liquéfaction au Saguenay, s’il vous plaît, éclairez-moi.

 

Selon une annonce faite en septembre 2019 par le président de Gazoduq, l’Abitibi-Témiscamingue recevrait annuellement 14 M$ de l’entreprise via le Fonds pour les communautés, et ce, pour la durée de vie du projet estimé à 25 ans. J’ai soudainement beaucoup de questions sur la valeur relative des choses. En quoi cet argent garantirait-il un usage bénéfique pour le plus grand nombre? Il serait mis en garantie en cas d’urgence? Est-ce que ce montant tient compte de la perte de valeur immobilière à long terme des terrains traversés par un gazoduc? Et de la perte d’usage de superficies agricoles et forestières? Quels seront réellement les impacts des émissions fugitives éventuelles (et prévisibles)? Et les impacts environnementaux pour une énergie 84 fois plus polluante que le CO2? Est-ce que l’argent peut vraiment compenser de tels risques au détriment du climat et des populations locales et mondiales?

 

Et dans un angle plus abstrait, peut-être, comment peut-on chiffrer la valeur du vivant dans le cas d’une catastrophe environnementale dans un lac ou une tourbière? Comment peut-on chiffrer la valeur de la vie animale, de la beauté d’un paysage? De l’état sauvage? Ou la perte de cette valeur lors de la dégradation des lieux? Il y a tellement d’angles morts lorsque vient le temps de mettre des chiffres sur la valeur des choses. Pour tout le reste, il y a des investisseurs. Et des lobbys, qui fabriquent des discours cousus de mensonges et de demi-vérités mises à leur profit.

 

Vous trouvez boiteuse ma comparaison avec l’entretien de la route 117? Je pense en fait que de choisir ce qui coûte le moins cher est souvent la pire des options à moyen et long terme. Parce que le coût des choses que l’on consomme ne tient pas encore compte du coût environnemental et humain du « après ». Le coût environnemental d’une bouteille d’eau à usage unique ne se reflète pas encore dans son prix d’achat. Il le faudra tôt ou tard, et lorsque la bouteille coûtera 3 $ au lieu de 0,25 $, on boira l’eau du robinet, comme avant. Idem pour les transports en commun, les vêtements, les jouets, les innombrables gugusses inutiles des magasins à une piastre.

 

À l’heure d’écrire ces lignes, Québec vient de déclarer l’urgence sanitaire. Le coronavirus et la COVID-19 sont sur tous les écrans, dans tous les cauchemars. Les écoles ferment pour une durée indéterminée. Plus tôt cette semaine, Québec annonçait un fonds spécial de 1 G$ débloqué pour mettre en place des mesures d’urgence pour faire face à la crise sanitaire (et économique) qui s’annonce. C’est sans doute la meilleure chose à faire. Mais je ne peux m’empêcher de faire des parallèles avec la crise climatique et de constater que lorsqu’il y a une volonté politique de prendre des mesures drastiques pour la santé publique, c’est possible de le faire. Dommage que ça prenne un tel exemple pour que l’urgence se fasse comprendre, tant dans les maisons qu’au sein des gouvernements.

 

Je suis convaincue que le fleuve Saint-Laurent a plus à apporter à la vie, humaine et animale en demeurant le plus sauvage possible. Sa valeur ne devrait pas se compter par la quantité de porte-conteneurs et de méthaniers qui y naviguent. Il faut totalement revoir notre notion de PIB pour mesurer la valeur de notre économie, et inclure dans la colonne des « moins » tout ce qui pèse sur le vivant et qui l’appauvrit de jour en jour à la vitesse d’une pandémie. Chaque espèce qui disparaît à cause de l’activité humaine appauvrit notre pharmacie, notre garde-manger, sans compter notre esprit et notre santé mentale. Il faudrait autant de courage politique pour agir à garder le vivant bien vivant.

 

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