DOMINIC RUEL 

On dit que les fins et débuts d’année sont l’occasion de bilans et le moment des résolutions et de promesses qu’on se fait. C’est rempli de bonnes intentions, on parie sur une volonté qu’on croit de fer et, en général, ça ne dure pas plus loin que février. On s’ouvre finalement une bière, on débouche une bouteille. Au gym, on saute un tour, puis deux. On reprend une deuxième portion ou du dessert, on mange gras au Super Bowl. On refait quelques heures supplémentaires au travail. On ne rappelle pas le vieil ami, croisé entre Noël et le Jour de l’An. 

Bref, je ne vous souhaite pas grand-chose pour l’année qui commence… Du temps? On a toujours des choix à faire. Du bonheur? Il y a trop de facteurs incontrôlables. De l’argent? Justement, ça ne fait pas le bonheur. 

Finalement, une chose que je vous souhaite, que je nous souhaite : arrêter de se mettre de la pression pour être le plus parfait possible. 

Vouloir être parfait, c’est en fait se battre contre l’essence même de l’être humain. C’est bon pour la réputation, c’est mieux pour les réseaux sociaux : toujours heureux, toujours bien, toujours en train de vivre le moment présent et des instants magiques, toujours avoir pris la bonne décision. Montrer une vie lisse, au fond, claire comme le cristal, balisée, remplie d’interdits, de contraintes, sans aspérité. La pression est forte, l’effort est immense et les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous. Vouloir atteindre le plus haut niveau de perfection, souvent pour l’image, a un coût très élevé : une erreur, aussi minime soit-elle, peut tout venir gâcher.  

Le journaliste Hunter S. Thompson est un emblème de la contre-culture. Il a entre autres écrit Las Vegas Parano (titre original anglais : Fear and Loathing in Las Vegas) en 1971, adapté au cinéma dans les années 1990 avec Johnny Depp. Ce roman exalte le mouvement hippie, en perte de vitesse, fait l’éloge des drogues comme amplificatrices de vérité et dénonce les individus prisonniers d’un système, la marginalité étant neutralisée. 1971, c’est avant Internet, c’est avant Facebook, avant les mises en scène permanentes. Thompson disait : « La vie ne doit pas être un voyage en aller simple vers la tombe, avec l’intention d’arriver dans un joli corps bien conservé, mais plutôt une embardée dans les chemins de traverse, dans un nuage de fumée, de laquelle on ressort usé, épuisé, en proclamant bien fort : “Quelle virée!” ». C’est une ode à une vie vécue à fond, sans retenue excessive. Il ne s’agit pas de passer ses journées sur le LSD et de se défoncer chaque soir. Ce serait ridicule. Thompson, je crois, préférait une vie remplie, imparfaite et usée volontairement par des expériences choisies. C’est un carpe diem de La société des poètes disparus (titre original anglais : Dead Poet Society), mais en version punk, une invitation à saisir l’instant, à prendre des risques calculés et à choisir la passion plutôt que la sécurité absolue. C’est accepter les erreurs, les errances, certaines pertes de contrôle.  

Je nous souhaite la bière de plus, une fois de temps en temps, des nuits de sommeil plus courtes, parce que des soirées s’annonçaient bien, avec du beau monde, un McDo pour se consoler, un peu, d’une peine d’amour ou d’un échec, des enfants laissés à s’ennuyer un samedi après-midi, un voyage un peu moins bien organisé qu’à l’habitude… Un peu plus de cette rugosité qui rend les expériences meilleures. 


Auteur/trice

Abitibien d’adoption, Valdorien depuis 20 ans, Dominic Ruel est enseignant en histoire et géographie au secondaire. Il contribue à L’Indice bohémien par ses chroniques depuis les tout débuts, en 2009. Il a été président du CA de 2015 à 2017. Il a milité en politique, fait un peu de radio, s’est impliqué sur le Conseil de son quartier et a siégé sur le CA du FRIMAT. Il aime la lecture et rêve d’écrire un roman ou un essai un jour. Il est surtout père de trois enfants.