EUDORE BELZILE (RIMOUSKI) ET JEAN-GUY CÔTÉ (ROUYN-NORANDA)* 

L’automne dernier, le Front commun pour les arts a réussi à fédérer l’ensemble des milieux artistiques et culturels pour réclamer un meilleur soutien envers un secteur culturel en proie à de très graves difficultés financières. Il demande une augmentation du budget du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) de 40 millions de dollars et sa pérennisation ainsi que l’indexation des subventions au coût de la vie, eu égard à l’inflation galopante. Depuis, un concert de nouvelles catastrophiques se fait entendre sur la place publique : réduction des programmations, mises à pied de personnel, risque de fermetures et faillites. Rien pour améliorer les conditions déjà extrêmement précaires des artistes et des travailleurs et travailleuses du secteur. Rien pour redresser les finances des organismes, dont 57 % traînent des déficits structurels accumulés. Comment s’en étonner quand on constate que les budgets du CALQ affectés aux subventions aux organismes et aux bourses aux artistes sont passés de 224 millions à 170 millions de dollars entre 2020 et 2025? Les enveloppes réservées au soutien des projets de création et les bourses aux artistes ne répondent plus qu’à environ 17 % des demandes, alors qu’il y a 25 ans, le taux de réponses positives était plutôt de l’ordre de 30 %. Le milieu culturel et les artistes ont raison d’être en colère.  

La situation des artistes et des organismes culturels en région ne fait pas exception. Des organismes diminuent leur nombre d’activités ou de créations; des lieux culturels limitent leurs heures d’ouverture au public et réduisent les heures de travail de leur personnel; des organismes jettent la serviette et ferment leurs portes. Quand un organisme ferme en région, c’est plus lourd de conséquences que dans un grand centre urbain, car souvent, il est le seul actif dans sa discipline sur le terrain. C’est un secret de polichinelle que des organismes ici en Abitibi-Témiscamingue connaissent des difficultés financières importantes ou des pertes de statut face aux programmes de subventions du CALQ. Pensons notamment à l’Agora des Arts, au Festival de musique émergente (FME), au Rift, au Centre d’art et à la salle de spectacle à La Sarre. 

Oui, le milieu culturel et les artistes sont en colère. Oui, ils sont justifiés de porter ces revendications devant l’État québécois. Pour ne pas mettre en danger davantage notre identité nationale, il est urgent de positionner politiquement notre culture et de la soutenir adéquatement. Il est temps de définir quel rôle l’État québécois doit jouer pour que nos artistes puissent créer décemment, et pour que le peuple québécois puisse avoir un réel accès aux œuvres créées et à la culture.  

Malgré toutes les politiques culturelles dont le Québec s’est doté, malgré certaines avancées que notre société a connues sur la question, aucun des gouvernements qui se sont succédé n’a pris véritablement au sérieux la question culturelle, n’a soutenu ses ministres responsables et ne leur a accordé les moyens réclamés.  

Solliciter un soutien substantiel ne suffira toutefois pas si l’on s’en tient à cette seule revendication. Profitons du moment pour actualiser ce qui nous tient lieu de politique culturelle et pour revoir nos façons de faire. Il est possible d’aboutir enfin à une véritable politique culturelle, cette promesse non tenue de la Révolution tranquille. Notre milieu doit, entre autres, se pencher sur la fréquentation culturelle des moins de 40 ans, l’offre sans cesse exponentielle, la durée de vie des œuvres et leur circulation partout sur le territoire, le nombre d’écoles d’art, les arrière-pays oubliés, l’ouverture des lieux culturels au public et à la relève en toutes saisons, le développement et la consolidation de pôles culturels régionaux structurants. En lien avec l’éducation, assurer tout partout un savoir minimum artistique garanti, etc. Avec, comme point focal, la démocratisation. Et pour les artistes, ça presse, il faut impérativement un filet de protection sociale à l’avenant. 

Notre avenir comme collectivité de langue française en Amérique du Nord en dépend pour une grande part. En marge de l’Empire, dans les sombres temps que nous nous apprêtons à traverser, la petite bougie de la culture, même vacillante, nous sera précieuse et absolument essentielle! 

* Les signataires ont reçu le prix Sentinelle carrière du Conseil québécois du théâtre, respectivement en 2021 et 2022. 


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