LISE MILLETTE
Penser à des histoires, des situations cocasses, des trames narratives donnant lieu à des histoires amusantes, de petites mises en scène pour faire sourire ou franchement rigoler. Se prendre au jeu et laisser cours à des séquences loufoques qui s’enchaînent et ressentir, l’espace d’un instant, qu’on vit en plein dessin animé, effets sonores en prime.
Ça apporte une touche de légèreté qui fait du bien au moral, surtout lorsqu’il est au plus bas. L’imagination est un muscle qui s’entretient et se développe, à condition de ne pas toujours se prendre au sérieux, à se donner le droit au ridicule.
Pourtant, à l’ère de l’imagination sur commande, la fiction « pure » est mise à l’épreuve. On commande, tout simplement, et ça se génère tout seul. Mais loin de moi de faire un énième texte sur l’artificiel outil numérique du créatisme instantané (oui… je refuse d’y voir une forme d’intelligence). Mon propos est ailleurs et porte plutôt sur la dureté du réel, sur cette douche froide du quotidien, ce climat incertain où le conflit n’est peut-être pas si lointain. Il me semble qu’en ce moment, il devient de plus en plus difficile de concevoir la fiction en elle-même parce que le monde semble en parfait dérapage.
On nous inonde d’incongruités, d’impossibilités, de séquences douteuses et caricaturales et rarement risibles. Combien de fois m’est-il arrivé de lire et me dire « impossible, ce doit être un montage. C’est trop gros », et pourtant, l’invraisemblable s’avère.
Par moment, ce peut être étrange et sans gravité… mais parfois ça peut devenir carrément grotesque. L’improbable, c’est une fédération internationale qui s’improvise donneuse de prix de la paix, c’est de faire d’une récolte de médailles une démonstration de coup de force politique ou encore de prétendre que l’abordabilité se chiffre à plus de 350 000 $ pour une maison unifamiliale. Tous ces exemples n’ont pas forcément la même pondération sur l’échelle de l’improbable ou du n’importe quoi.
Ces trois situations font néanmoins sourciller parce qu’elles témoignent d’une posture où, de son poste d’observation, on perd de vue l’ensemble du portrait. Comme si le fait d’accéder à un certain cercle d’initiés venait rompre avec le socle qui porte tout le reste.
Selon les calculs de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), pour 2025, le « revenu viable », c’est-à-dire le revenu que devait gagner une personne seule pour couvrir ses besoins de base annuels, était évalué, en montants arrondis, entre 32 000 $ et 43 000 $ par année. À 32 000 $ de revenus, aucune institution financière n’autoriserait un prêt immobilier pour une maison de plus de 300 000 $ dite « abordable » selon des mathématiques comptables fondées sur un prix médian ou moyen, qui ne correspond en rien à un début de possibilité véritable pour les personnes qui en sont au point « viable », ce qui signifie qu’elles sont au seuil hors de la pauvreté.
Le fossé se creuse et nous échappe, comme si, en hauts lieux, les deux rives se sont tant et si bien distanciées entre privilégiés et les autres que l’une s’est dissoute dans la brume du matin. Alors, sur sa crête, on redéfinit la normalité en excluant ce qui n’est plus dans le champ de vision. Cela dit, même éloigné ou distant d’une partie, ce monde, il n’en est pas moins vrai.
Ce que j’aimerais, c’est qu’à défaut de ramener ensemble les deux rives de ce fossé béant, qu’on ne tente ni une passerelle, ni un tunnel, ni un pont, mais qu’on s’affaire à combler et à remblayer le gouffre. Qu’ainsi il sera possible de passer sans goulot d’étranglement de part et d’autre, mais aussi, de permettre les échanges de manière nettement plus fluide.
Qu’on remplisse cette distance d’un terreau fertile pour s’entendre, semer les bases de quelque chose de plus juste.
Ça tombe bien, c’est le temps des semis!