PHILIPPE MARQUIS

Vos voisins brisent la glace devant chez eux et vous sourient avec l’air de dire : « Ça fait du bien, hein? ». La bonne humeur s’échange ainsi à l’arrivée du printemps. Mieux encore : elle ne s’échange pas, elle apparaît au même rythme que les jours allongent.

Je contemple cette démarche que nous prenons lorsque nous ouvrons nos manteaux et détachons nos foulards pour redécouvrir le plaisir de cheminer sans se presser. Ces sourires que nous affichons malgré tout et, parfois, presque malgré nous. Nos ombres s’allongent plus longtemps. Un vent chaud nous pousse dans le dos et les trottoirs, comme les rangs, de glacés deviennent ensablés. Bientôt, cela se sent, le rideau s’ouvrira sur une scène presque sans limites où se déploiera le spectacle de toutes les couleurs. Et il ne sera jamais à guichet fermé, pas besoin de payer pour s’installer à la première rangée. L’hiver aura servi à nous préparer à toute cette beauté.

Je rédige toujours mes chroniques quelques semaines avant leur publication. Quand vous parcourrez ces lignes, le renouveau printanier sera assurément parmi nous et, heureusement, aucun dictateur ne pourra jamais rien y faire. C’est déjà ça de gagné! Voilà ce qu’on peut s’atteler à cultiver, car il nous revient de les empêcher de détruire l’espoir que nous pouvons avoir en la vie.

Des bicyclettes rejoignent les rues comme l’eau de fonte, les rivières. Nos fenêtres s’ouvrent afin que respirent nos intérieurs. Oui, il est maintenant possible de sortir nos semis de plus en plus longtemps… jusqu’à ce que disparaisse toute trace de gel dans nos esprits. La saison où l’on rêvait de planter des fleurs est derrière nous, voici celle qui verdit tous les terreaux. Un peu partout, on sent l’amour.

Ici et là, des mammifères, des insectes, des oiseaux ou des poissons naissent. Ici et là, des poèmes éclosent pour déposer des mots dans les âmes comme des sourires d’enfant. Ici et là, des gens se laissent inspirer par des images intérieures qui les ouvrent au monde. Nous pouvons écrire une histoire qui nous réinvente.

Ailleurs et ici tout à la fois, nous pouvons composer une musique inspirée d’on ne sait quoi et qui nous mènera on ne sait où. Voilà qui va inviter à un univers imprévisible, naturel et dansant. Écouter les instruments réinterprétant le monde, les inventer sans se gêner. Peut-être même, juste entendre le vent ou apprécier le silence.

Ici et là, peindre des émotions dans tous les formats, sur toutes les surfaces. Sortir des cadres dans tous les tons, à l’infini. Se laisser aller vers l’autre comme des herbes folles. Toucher au ciel en lui ouvrant les bras.

Un voilier d’outardes passe au-dessus d’un lac où une cabane à pêche, laissée à l’abandon, s’apprête à couler. Rires en débâcle et feux de camp commencent à veiller au grain.

Comment s’épargner des angoisses dans une économie de guerre? Où trouver la lumière lorsque des hordes de drones assombrissent nos horizons? Comment entendre raison si les commentaires haineux et vengeurs pullulent sur nos appareils électroniques, dans les cours de récréation, les arénas, les centres commerciaux, etc. ?

Sortir au printemps et aller vers nous, même quand tout nous en éloigne.


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