ARIANE OUELLET 

À l’aube de cette nouvelle année qui commence, comme beaucoup d’entre nous, j’essaye de visualiser ce que j’aimerais qu’il advienne de ma vie, de ma famille, de mes amours, de mon travail, de mes projets et, à défaut d’avoir des ambitions, de mes rêves et de mes désirs. On a parfois besoin de clarifier le tableau ou de changer de décor, et les moments de transition sont propices à cette réflexion.  

Je ne sais pas pour vous, mais carburant au drame et à la polarisation, l’actualité met à mal nos réservoirs de bonheur. Aussi accro que les autres aux multitudes d’écrans qui colonisent notre imaginaire, je brûle beaucoup trop de ces heures précieuses à brailler du noir. Alors, plutôt que de prendre d’intenables résolutions, je tente d’abord de prendre conscience des choix qui composent ma vie. Il existe des questions importantes auxquelles j’aimerais ajouter un peu de lumière, et ça me semble un programme suffisant. 

Éditorialiste invitée : Ariane Ouellet | Photographe : Élie Desharnais

On apprenait dernièrement dans une conférence de Pierre Côté que les jeunes de la génération Z, les 15 à 25 ans d’aujourd’hui, connaissent le plus bas taux d’indice du bonheur depuis que celui-ci existe. En 2005, cette même tranche d’âge était pourtant la « plus heureuse ». Pas besoin d’une recherche scientifique de plus pour expliquer ça. Les médias sociaux, c’est toxique, ça isole, ça crée un stress de performance infini en plus de nous faire vivre dans un monde imaginaire complètement débile. Comme mère de deux spécimens issus de cette génération, des questions surgissent. Comment m’assurer que mes enfants ont ce qu’il faut pour cultiver leur bonheur? Est-ce que j’ai ce qu’il faut pour contribuer à cet apprentissage? 

À travers ma vie de prof au cégep, je m’efforce de donner aux journées le sens que je veux qu’elles prennent dans la vie en général : créer un espace pour explorer, questionner, partager, avoir confiance, douter, apprendre, évoluer. Je constate que, malgré mes efforts à transmettre ma théorie de la relativité, les étudiantes et étudiants craignent souvent de rater leur dessin. Un dessin! « Tsé, ce n’est pas une chirurgie cardiaque, que je leur dis. Essaye! Pis au pire, recommence de l’autre côté. » La peur d’échouer est un adversaire farouche à l’épanouissement. Vous vous y reconnaissez peut-être. 

Chaque automne, je demande aux étudiantes et étudiants de dresser, dans un cahier, une liste de 100 « choses » significatives : personnes, lieux, souvenirs, œuvres, valeurs, rêves, tout ce qui, par fragments, peut commencer à tracer les contours de ce qui compte, de ce qui laisse des traces, de ce qui les définit. Positif comme négatif. Dans cette quête du « bonheur », il faut prendre le temps de découvrir qui on est, pas juste ce qu’on pense qu’on devrait être. Pour des ados, c’est tout un processus qui les amène souvent loin de ce que l’école leur a appris. Pour grandir plus solide, il faudrait qu’on ait le droit de se planter plus souvent, d’essayer des choses sans conséquences autres que de vivre des expériences nouvelles. Comprendre que tous les chemins ne sont pas linéaires, que la vraie vie nous attend parfois dans les coins inexplorés de notre imaginaire. Il y a tellement de scénarios possibles en dehors de nos écrans et de nos plans de cours! 

La vie de prof a l’avantage de nous obliger à remettre en question nos méthodes pédagogiques, qu’on scrute, qu’on sonde, qu’on développe. On réfléchit en équipe. Dans la vie de parents, on y va de façon plus instinctive, à travers le brouhaha du quotidien. Ce serait bien d’avoir le même regard sur notre parentalité que celui qu’on porte sur notre rendement au travail, et les mêmes outils pour nous améliorer.  

Comme femme, comme prof ou comme mère, je ne peux pas fonctionner si je ne trouve pas de sens à ce que je fais. L’ordinaire ne suffit pas à mon bonheur. Je dresse donc des to-do lists au crayon de plomb (parce que j’ai le droit de changer d’idée) dans un carnet et j’y inscris ce qui m’allume. Le tableau de mes objectifs. Je mets ensuite de l’ordre dans mes désirs, mais surtout, j’y indique des dates. Chargée du projet de réussir ma vie. Par exemple, en 2025, on a formé une chorale éphémère le temps d’une seule chanson. Je ne visais pas la Maison symphonique, mais le plaisir de chanter en gang. On a rempli de joie un espace mental qui aurait pu être occupé par des soucis. Des fois, être heureux, ça ne coûte pas cher. Dans une autre échelle de temps, avec mes ados on met dans une tirelire (figure de style) des sous destinés à un voyage outremer. Pour changer de décor. On n’a même pas encore choisi la destination, mais on sait qu’on va finir par y aller. On entretient le rêve, un petit peu à la fois, mais on rêve. Comme dirait Souchon, « Rêver, c’est déjà ça ».  


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