Un petit bouton jaune serti de pétales blancs allongés. Fleurs de bord de routes, de sols pauvres. Espèce peu exigeante, la marguerite sourit au soleil jusqu’à en devenir le miroir au milieu de verts pâturages. Ainsi, comme étendue, embrassant le ciel de ses lamelles oblongues, elle se déploie avec grâce, permettant que même les sols appauvris puissent avoir droit à un peu de beauté. 

Ma mère aimait les marguerites. Fleur démocratique qui peut prendre racine partout. Elle disait que c’était sa fleur préférée parce que toute simple. Peut-être aussi parce qu’on peut, en faisant valser un pétale à la fois, tenter de découvrir les intentions ou la nature d’un cœur aimé… un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… pas du tout. La marguerite, premier rempart des romantiques qui cherchent dans un jeu du hasard et de l’espoir, si leurs sentiments sont partagés. 

Je dis qu’elle « aimait » les marguerites… sans doute les aime-t-elle encore, du moins pour un temps qui se veut de plus en plus compté. Dans quelques semaines, en théorie, elle connaîtra son 88e printemps, mais comme, depuis un moment, les pétales ont valsé à son calendrier, cette promesse d’un prochain été se fait bien incertaine. 

Elle n’aura jamais de rue portant son nom. Au fond, elle s’en fiche éperdument. Ce n’était pas un objectif personnel. J’ai toujours pensé que ma mère avait en grande partie opté pour l’abnégation, la pénitence ou même une sorte de renoncement au bonheur. J’avais tort. Je crois comprendre qu’elle était au fond bien plus déterminée que je le soupçonnais, se suffisant à elle-même sans ressentir le vide ni l’envie, sans intérêt pour ce qui est matériel.  

Simplement la vie qui passe. 

Ça ne l’a pas empêché d’avoir des tourments, des moments de tristesse ou d’ennui. En dépit des embûches, et il y en a eu, elle a mené son chemin, avec les détours et les hasards qui se sont présentés, mais sans déroger de sa propre trajectoire, de ses valeurs profondes, de ce qu’elle a toujours été : elle-même. Je dois dire que même si j’ai parfois trouvé le tout saugrenu et singulier, j’ai tout de même beaucoup d’admiration pour cette force de tempérament. Résister à être autre que soi, avec assurance et entêtement. 

Depuis quelques mois déjà, cette force vacille et elle allège ce qui reste. Elle donne du lest dans le peu qui subsiste. Récemment, elle m’a remis une boîte contenant « ses souvenirs » : me voilà gardienne du temps, dépositaire de ce qui a été simplement la vie qui passe. 

Installée devant ces pièces éparses, il me paraît bien difficile de concevoir que j’ai là tout son coffre de trésors accumulés. Des cartes et des dessins d’enfants, des vœux de Noël et de Saint-Valentin. « Apporte tout ça, je ne veux pas que ça traîne ici. Je veux qu’il en reste le moins possible. » Pour tout bagage qu’elle-même… 

Mars célèbre ses femmes… des personnalités inspirantes, fortes. Cette image d’un roc, cette année, je lui donne les traits de ma petite maman qui s’éteint doucement. Elle l’affirme d’ailleurs ouvertement : elle est prête, sans regret, sans rien pour la retenir, parée pour son départ. Ses choix sont faits, elle ne souhaite rien de plus qu’être libérée d’une fatigue aussi lourde que le poids des jours. Le tout avec sérénité. « Je veux être libre », libre comme délivrée, libre comme garder le pouvoir sur sa vie, même si tout le corps lâche peu à peu. 

Je pourrais, en principe, insister ou souhaiter que ce soit autrement. La convaincre de se battre un peu plus longtemps… Je ne peux toutefois me résoudre à lui imposer des chaînes qui ne lui appartiennent pas. C’est là, sa véritable force. Celle de se dire, je choisis pour moi-même. Tout le monde n’a pas ce choix.  

Elle aimait les marguerites qui décident de s’ancrer là où elles veulent. Je laisserai donc le vent la porter lorsqu’il soufflera. Sachant que partout, il y aura des boutons-d’or sertis de pétales pour me rappeler son désir de liberté. 


Auteur/trice

Lise Millette est journaliste depuis 1998, tant à l'écrit qu'à la radio. Elle a également été présidente de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). En Abitibi-Témiscamingue, elle a été rédactrice en chef de L'Indice bohémien en 2017 et depuis, elle continue de collaborer avec le journal.