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Chroniques // Éditorial

Éditorial

LA PHILOSOPHIE DU JARDINIER

// Ariane Ouellet - 25 août 2020

Numéro : Septembre 2020

 

 

Alors que le mois d’août s’égrène inexorablement vers la fin de l’été, que les jours raccourcissent perceptiblement, que le jardin commence à déborder de ses fruits et qu’affluent dans ma boîte de réception les horaires de la rentrée et les états de compte de la commission scolaire, il m’est difficile de faire taire cette mélancolie un peu angoissante qui revient chaque fois que l’été s’achève. Ça rappelle que la vie est une grande roue qui tourne. Dans ce grand cycle, certaines choses reviennent, d’autres disparaissent. Tout passe, inévitablement. L’été, l’enfance, la vie.

 

Je fais le bilan de toutes les tentatives ratées de jardinage et j’essaye d’organiser des idées pour apprendre de mes erreurs et être meilleure au printemps prochain lorsque viendra le temps des semis. Voir les échecs comme des opportunités d’apprendre, pensant que j’aurai le temps de recommencer. Être zen dans mes bottes de caoutchouc. Et peut-être, d’ici là, écrire des petites affiches joliment calligraphiées avec des pensées philosophiques inspirantes sur les vertus du jardinage.

 

Je fais l’inventaire des garde-robes. Il faut acheter de nouvelles chaussures au plus grand qui fait son entrée au secondaire. Au secondaire, déjà. Trois battements de cils plus tard, il sera peut-être amoureux. J’ai l’impression que son primaire s’est achevé en queue de poisson, sans rite de passage pour souligner ce moment quand même pas banal, et déjà il porte la même taille de chaussure que sa mère et je lui parle d’éducation sexuelle. Ça va tellement vite.

 

Pour plusieurs, la fin de l’été rime avec le retour d’une forme de routine rassurante. Retrouver les amis, retourner au gymnase, se coucher plus tôt, recadrer la vie chaotique des vacances ou de semaines en télétravail sans camp de jour pour caser les enfants. Pour d’autres, la rentrée scolaire rime avec le stress financier d’un avenir professionnel incertain à combiner avec les besoins des enfants qui vont en grandissant, toujours. Quelles que soient les réalités, les semaines d’été sont quand même celles où la vie est plus légère.

Dans un monde idéal, l’été a permis de cultiver tout ce qu’il faut pour passer l’hiver : les framboises et les bains de soleil, les amitiés et les Perséides, les légumes et la désinvolture.

 

Aux portes de l’automne, je m’efforce d’adopter la philosophie du jardinier. Chaque jour, il faut planifier un peu ce qu’on veut récolter plus tard, pour se mettre en joie qu’une autre saison viendra. Préparer le terrain à ce qu’on veut voir pousser et fleurir, au propre comme au figuré. Et chercher l’équilibre entre la science et la foi, la recherche et l’intuition, l’ardeur et la patience.

 

Paradoxalement, il faut accepter qu’après la récolte, la mort doit venir. Après avoir donné toute sa sève, la plante retourne à la terre pour mieux la nourrir. On a beau exercer les rituels nécessaires à protéger les arbustes délicats et couvrir de feuilles d’automne les rangs du potager, il faut une bonne dose de confiance quand les premiers gels nocturnes jaunissent les feuillages et flétrissent les fruits oubliés, lorsque la vie prouve une fois de plus qu’elle danse un tango très intime avec la mort, et qu’au-delà des apparences de désolation, une énergie incroyable sommeille quelque part dans la terre. Et que même lorsque les arbres se dénudent, c’est pour mieux renaître au printemps, plus grands, plus verts et plus forts. Peut-être que les arbres savent se reposer.

 

Ce que j’ai appris à faire avec la nature, j’ai du mal à le faire avec ceux que j’aime. Sans doute parce que les humains sont plus mobiles que les végétaux et aussi moins prévisibles. J’ai du mal avec l’idée que certains moments ne reviendront jamais, et que la plupart du temps nous n’en sommes même pas conscients, trop préoccupés à aller vite. Aurai-je conscience que je pose ces gestes pour la dernière fois? Saurai-je les savourer à leur juste mesure?

 

Si le confinement m’a offert un cadeau, c’est bien celui de la lenteur. J’ai pris le temps d’appeler mon monde et de regarder mes enfants dans les yeux cent fois par jour. Et depuis, je savoure cette vie si bien remplie de beaux humains que j’aime et je cultive du mieux que je peux le temps qui m’est donné, même si j’ai encore trop souvent conscience qu’il y a trop à faire, que le buffet all you can eat des possibilités n’aide en rien à simplifier nos agendas de fous.

 

La rentrée scolaire imminente ramène ce sentiment de perte de liberté et de perte de contrôle de mon quotidien. Même si je veux croire en l’École, le sentiment de voir mes enfants engloutis dans un Twilight Zone m’assaille chaque fois que je les vois franchir la cour d’école. Mais le cours de la vie, c’est aussi ça. Apprendre à être zen dans nos bottes de caoutchouc quand les fruits de notre jardin prennent le large pour une destination inconnue, livrés au cours de leur propre existence qui chemine séparée de la nôtre, et avoir confiance que c’est une bonne chose. Parce que tout passe, inévitablement : les vacances, l’été, l’enfance et le reste, et qu’il faut accueillir chaque jour comme un cadeau parfait, chaque nouvelle proposition de la vie comme si elle savait ce qu’elle fait, même si parfois on n’y comprend rien.

 

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