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Chroniques // Éditorial

Éditorial

FAILLIR SE RÉINVENTER

// Ariane Ouellet - 30 juin 2020

Numéro : Juillet/Août 2020

 

 

J’ai failli écrire un texte sur la chance qu’on a, en Abitibi-Témiscamingue, d’avoir un si beau terrain de jeu pour aller jouer dehors, surtout dans les circonstances où les déplacements de l’été 2020 seront encore à leur minimum. J’ai failli. Heureusement, cette édition du journal est consacrée à ça, le plein air, la découverte de notre territoire, de notre richesse collective encore un peu sauvage et respirable. Sauf que dernièrement, en roulant sur la 117, je suis passée à Malartic. Vous savez, là où on dirait qu’on est rendus sur la lune? Le confinement m’avait fait oublier la brutalité de ce changement de décor. J’ai essayé pendant quelques secondes d’imaginer la forêt qui se rendait là, avant. Anéantie. J’ai failli pleurer.

 

J’ai beaucoup espéré, dans les derniers mois, que l’été annoncerait un changement dans les priorités des gouvernements, du genre investir dans des projets porteurs d’avenir. J’ai failli y croire. Malheureusement, on dirait bien que la capacité de se réinventer n’a été exigée que du milieu culturel et non à celui de l’énergie et du développement industriel.

 

Le projet de loi 61 sur la relance économique, dont l’étude est reportée à l’automne, est venu rajouter une ombre au tableau, parce que ce gouvernement très autoritaire semble se plaire à gouverner le Québec dans les conditions que lui permet l’urgence sanitaire, c’est-à-dire sans opposition, sans critiques, presque sans comptes à rendre à personne. Près de 200 projets d’infrastructures seront mis de l’avant le plus vite possible, et le premier ministre reconnait qu’ils ont été choisis en tenant compte de visées partisanes, donc dans les comtés caquistes. Que cela soit pratique courante dans le monde politique n’est un scoop pour personne. Que ce soit avoué clairement en conférence de presse, difficile d’y voir un simple exercice de transparence.

 

Mais le plus inquiétant, c’est que pour appuyer son projet de relance économique, le gouvernement actuel souhaite amener un changement de culture au sein du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques en optant pour une approche favorisant les démarches des entreprises et corporations. Selon le sous-ministre Marc Croteau, « il faut améliorer le service à la clientèle auprès des promoteurs ». Il s’opère là, dans l’usage des mots, un glissement absolument dangereux. Les « clients » du ministère de l’Environnement, ce sont nous, les citoyens. Le rôle du ministère de l’Environnement n’est pas de faciliter le processus de développement de projets d’autoroute, de ponts, d’expansions domiciliaires. Il y a suffisamment de lobbys pour y voir dans les couloirs de l’Assemblée nationale sans transformer les fonctionnaires en promoteurs eux-mêmes. Le rôle du ministère de l’Environnement est de nous protéger des ogres. Pour qu’il reste quelque chose pour nos enfants dans 30 ans et au-delà.

 

Le projet de loi permettrait aux promoteurs de payer une somme d’argent au gouvernement pour compenser la destruction de la faune et de la flore, même si elle est menacée ou vulnérable. Or la faune et la flore, ça ne s’achète pas. « L’objectif ce n’est pas de réduire les exigences, c’est de réduire les délais », tente François Legault. Quelqu’un est-il assez dupe pour croire que réduire les délais d’évaluation environnementale ne se fera pas justement sur le dos de l’environnement? À l’heure où beaucoup de recherches scientifiques pointent du doigt la dégradation des forêts et des milieux naturels comme une cause du transfert des virus de l’animal à l’humain, à l’heure où le Québec connait un des pires bilans de morts de la COVID-19 par 100 000 habitants, c’est quand même exaspérant de voir à quel point ce gouvernement n’a rien compris du tout. Rien du tout.

 

L’histoire a souvent démontré qu’en période de crise, la population a une fâcheuse tendance à s’en remettre aux bonnes décisions des élus, pensant, à tort peut-être, qu’ils agiront en bons pères de famille. Pourtant, les périodes de crise ont souvent ouvert la porte à des abus de pouvoir flagrants, violents et immoraux.

 

Parlant d’abus de pouvoir, nos voisins du sud, depuis la fin du mois de mai, sont au bord de la guerre civile. Une crise sociale alimentée par un chef d’État despotique et raciste. Heureusement, certains corps de police ont compris que leur travail est d’abord de protéger la population, et non de se soumettre au power trip de leur président. Ils désobéissent aux ordres afin de garder la paix, autant que possible, solidaires de la population qu’ils servent. Ils usent de leur propre jugement et de leur intelligence. Ils posent le genou par terre au lieu de tirer à bout portant sur tous les citoyens qui crient leur indignation et ils ont raison de le faire. C’est la seule issue possible pour éviter le carnage.

 

J’espère qu’à leur façon, les fonctionnaires aux prises avec des directives qui vont à l’encontre du gros bon sens sauront faire de même. Pensons encore à Louis Robert, cet agronome congédié pour avoir dénoncé l’emprise du privé sur l’agriculture québécoise. Il a su désobéir quand le bien commun le réclamait.

 

Comme le dit avec justesse le collectif Mères au front, on ne règle pas des problèmes en en créant d’autres. Alors j’ai une proposition pour M. Legault et ses ministres, lorsque viendra le temps de réfléchir à ce qu’on veut comme projet de société : payez donc les artistes pour qu’ils vous montrent comment on fait ça, se réinventer. Ça fait longtemps qu’ils sont bons là-dedans.

 

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