LISE MILLETTE 

L’hiver se montre généreux cette année. Non pas dur ou froid, mais lourdement présent et chargé. Ainsi, la neige est tombée par chaudrées, avec bien peu de valses de flocons. La danse gracieuse de plumes virevoltantes a été remplacée par des bordées à la pelle, nous laissant embourbés, plutôt qu’avec des jardins de givre. 

Les toits chargés et lourds témoignent eux aussi de l’accumulation des derniers mois. Ils ont le dos lourd et certains ont une protubérance qui cherche à verser vers l’avant. Dire que toute cette masse n’est que d’innombrables gouttes d’eau pétrifiées qui, si elles n’avaient pas été sous forme solide, auraient bien pu faire déborder le vase… 

Le froid a aussi sévi. Le vent a charrié, a soufflé et s’est déchainé de sorte que, partout, ce n’est plus un tapis blanc, mais une tapisserie de neige qui s’étend sur la possibilité d’un printemps hâtif; laissant du même coup les rêves gelés, pétris par les rafales brusques du monde extérieur. 

Photographe : Marie-Marcelle Dubuc

Le refroidissement éolien a transformé en frimas toute trace de chaleur humaine en liberté. Ça ne court pas les rues par risque d’engelures.  

Et pourtant, même si les certitudes semblent perdues parce qu’elles sont ensevelies, le principe de conservation nous rappelle que rien ne se perd ni ne se crée, tout se transforme. Il s’agit du fondement même de la loi de la physique, telle qu’énoncée par Antoine Lavoisier en 1777. 

La loi de la conservation de la masse stipule que même si les choses changent d’état, la masse demeure la même puisque les atomes restent les mêmes. En fin de transition d’un état à un autre, la somme ou le produit des réactifs ne diffère pas de ce qu’elle était au départ. Et s’il survient de nouveaux liens, qui génèrent une nouvelle substance, il y aura tout de même conservation de la masse. 

Comme les corps célestes qui continuent d’exister lorsque le jour se lève, les convictions noyées sous une bordée poursuivent leur trajectoire. 

Il nous faut donc chercher à nous extirper de cette idée où tout semble figé, pétrifié, perdu et voir dans l’impasse une main tendue qui s’avance dans une ère glaciaire. Chercher, en quelque sorte, ce qui nous retient véritablement. 

Ce n’est pas l’hiver le problème. Il ne s’agit que d’une saison qui se fait généreuse dans ses excès. L’adversité tient à notre rapport au froid et à notre manière d’y résister, de s’en préserver ou de l’apprivoiser. 

Les absolus tiennent souvent à un refus d’adaptation. D’ailleurs, du fait de leur nature, les pôles sont hostiles, il faut s’en éloigner si on souhaite s’établir ou viser une installation à plus long terme. 

L’adaptation peut aussi se faire par une diminution du temps d’exposition. On se préserve, on se trouve des refuges, des oasis, des cocons sociaux qui deviennent aussi une raison qui nous retient de tomber en hiver. 

Le soleil plombe et fait scintiller les cristaux en surbrillance blanche. À perte de vue, comme des étoiles couchées par terre et sur les toits, tant et si bien qu’on peut en être aveuglés. Les rayons chauffent à la fenêtre, l’eau perle et l’eau fond dehors. Ainsi, il n’y a pas d’absolu, juste une transformation de la matière. Rien ne se perd, il suffit de voir autrement les possibilités et les changements de phases qui se succèdent. 

Ce n’est pas un problème de saison, mais de rapport au temps et de chemin parcouru. 

En attendant, je le concède, ça manque cruellement de vert tendre et de bourgeons… 


Auteur/trice

Lise Millette est journaliste depuis 1998, tant à l'écrit qu'à la radio. Elle a également été présidente de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). En Abitibi-Témiscamingue, elle a été rédactrice en chef de L'Indice bohémien en 2017 et depuis, elle continue de collaborer avec le journal.