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Chroniques // Éditorial

ÉDITORIAL

Sortir du moule

// Ariane Ouellet - 28 janv. 2020

Numéro : Février 2020

 

photo : Ariane Ouellet

 

J’ai le privilège de commencer mon année 2020 immergée en milieu scolaire pour réaliser une murale dans une école primaire avec près de 450 apprentis muralistes de 5 à 12 ans. Même si j’ai toujours été partante pour jouer le taxi pour une sortir scolaire ou entraîner une équipe de Génies en herbes, nous avons, comme parent, assez peu de fenêtres qui donnent accès à cet univers très clos.

 

Tous les enfants arrivent devant les portes de l’école avec des vécus singuliers : niveau de stimulation, valeurs et dynamiques familiales, capacités physiques et intellectuelles, personnalité. Chacun arrive avec son baluchon d’expérience qu’il lui faut conjuguer avec le reste de cette petite société complexe, moi y compris. J’espère donc venir ici pour apprendre comment travailler avec des enfants, et leur permettre de participer à la transformation de leur milieu de vie par un projet artistique. Nous allons apprendre ensemble, les uns des autres. J’ai le trac. C’est important, les enfants. C’est exigeant, les enfants. Et je voudrais très fort être à la hauteur.

 

Je me suis questionnée sur mes motivations à réaliser un projet en milieu scolaire, puisque c’est là-dedans que je passerai mes prochains mois. Sur ce que je voulais laisser comme trace dans le parcours des élèves. Depuis quelques jours, j’observe, du coin de ma porte de classe, les enseignantes à l’œuvre. Je ne peux vous dire le respect immense qu’elles m’inspirent, à tenter de faire progresser le mieux possible cette multitude de petits êtres en pleine évolution dans le tumulte des exigences innombrables. Il y a beaucoup de règles et de codes à respecter, autant pour elles que pour leurs élèves. Pas beaucoup de place pour l’improvisation.

 

Outre le fait d’ajouter de la couleur dans leur environnement, l’expérience artistique doit être porteuse de quelque chose de signifiant. À bien y penser, s’il y avait un seul enseignement que j’aimerais pouvoir transmettre aux enfants, ce serait des outils pour encourager la créativité. Stimuler la capacité de générer des idées neuves, reconnaître d’instinct un concept prometteur, avoir confiance en soi quand jaillit l’inspiration, traquer au plus profond de soi l’idée originale qui se cache dans l’ombre de l’indifférence. Apprendre que la créativité, c’est utile. Qu’elle n’arrive pas toujours par magie, qu’elle n’est pas réservée à ceux qui savent faire des beaux dessins.

 

Alors que le ministère de l’Éducation abolira bientôt les cours d’éthique et culture religieuse, une porte s’ouvre pour repenser cet espace consacré à des matières moins scolaires, mais aussi importantes que les mathématiques et le français. À mon avis, la créativité devrait s’enseigner à l’école, au même titre que la philosophie, l’éthique et l’engagement citoyen. Elle serait une alliée de choix devant tous les obstacles et les décisions que chaque enfant devra prendre pour le reste de sa vie. La créativité ne s’apprend pas dans un bricolage supervisé. Elle s’apprend quand on apprivoise les processus de notre esprit. Elle grandit quand on accueille la différence, quand on cultive l’ouverture, en commençant par soi-même.

 

Bien que je n’aie pas l’intention de me transformer en coach de vie, je vous transmets ici quelques lignes inspirantes d’une prière qu’on m’a un jour offerte et que j’essaye d’appliquer quand je suis en processus de création, et que j’aimerais en quelque sorte transmettre aux enfants que je côtoie.

 

Apprends-moi à prévoir le plan sans me tourmenter, à imaginer l’œuvre sans me désoler si elle jaillit autrement. Apprends-moi à unir la hâte et la lenteur, la sérénité et la ferveur, le zèle et la paix. Aide-moi au départ de l’ouvrage, là où je suis le plus faible. Aide-moi au cœur du labeur à tenir serré le fil de l’attention… Purifie mon regard : quand je fais mal, il n’est pas sûr que ce soit mal. Quand je fais bien, il n’est pas sûr que ce soit bien. Ne me laisse jamais oublier que tout savoir est vain, sauf là où il y a travail. Et que tout travail est vain, sauf là où il y a amour…

 

On confond souvent le conformisme, le talent et la créativité. Tant de reines des neiges et de mangas qu’on a pris pour de l’art. Malheureusement, il y a comme un mythe du talent inné qui est très tenace et qui tend à disqualifier ceux dont les processus sortent du moule. En fait, c’est souvent dans les coins de la classe où on s’y attend le moins que jaillissent les trésors de créativité; chez les enfants plus impulsifs ou entêtés, moins dociles, moins prévisibles. Cette richesse passe souvent inaperçue parce que la marge est très étroite, à l’école comme ailleurs. En fait, le talent n’est souvent que le résultat d’une grande dose de travail et de persévérance qui repose sur les aptitudes de quelqu’un. La créativité, elle, est un diamant brut.

 

On vit dans des milieux de vie trop souvent formatés à l’excès. Pourtant, les moules sont faits pour convenir à un très petit nombre. Ils sont souvent inventés par ceux qui doivent gérer les autres dans le but de se faciliter la tâche, non dans le but de favoriser l’épanouissement des individus, petits ou grands. Je suis convaincue que plus il y aura d’art dans les écoles et d’espace de liberté, plus on pourra agrandir la marge et briser les moules qui briment le potentiel qui attend d’éclore en chacun de nous.

 

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