TEXTES COLLIGÉS ET ARRANGÉS PAR ARIANE OUELLET
Notre ami Jacques Baril est malade. Il a fait ses dernières sculptures sur neige, la porte de son atelier va bientôt se refermer. Chaque année depuis que L’Indice bohémien existe, on voit son nom et ses merveilles apparaître en ses pages. Il est toujours souriant, toujours entouré de cette aura de jeunesse et de ferveur créatrice. J’ai demandé à des amis qu’on lui écrive ensemble une ultime lettre d’amour, afin de communiquer au lectorat ce que cet artiste d’exception laisse comme héritage dans notre milieu.
On a eu la chance de rencontrer ce phénomène rare : un homme d’une grande générosité, d’une jeunesse éternelle, d’une marginalité nourrissante, doté d’une intelligence remarquable, d’un imaginaire poétique et d’une sensibilité sans pareil. Une persévérance tranquille. Certains soulignent son courage, d’autres, son humour inoubliable.

Jacques, c’est le genre d’artiste qui parle de la même façon aux artistes accomplis qu’aux artistes émergents, qui ne se laisse pas impressionner par le CV, qui sait regarder chaque création pour elle-même. Il est de ceux qui réalisent leurs œuvres par leurs propres moyens tout en sachant la valeur du partage et de l’échange. Il a permis à tant d’artistes de se professionnaliser en donnant accès à son atelier et à son savoir-faire, sans compter les milliers de jeunes des écoles de partout qu’il a initiés à la sculpture sur neige et contaminés par la folie de son art.
Jacques connaît la recette pour transformer les idées, les rêves et les intuitions en œuvres monumentales, spectaculaires, sublimes. Il est de ces artistes qui n’ont, en apparence, aucun doute sur les manières de faire naître la poésie de ces matériaux bruts qu’il forge avec le feu des étincelles tant du chalumeau, de la torche à souder que de la meuleuse pour dompter le métal.
Grand Jacques, tu regardes le monde comme si tout pouvait arriver. Bizarrement, ça se matérialise. Du Québec au Yukon, on se souvient de tes sculptures blanches qu’on osait à peine regarder de peur qu’elles tombent, du travail par grand froid et de tes vieux gants de travail. On entend ton rire. Tu es simplement trop habité par les idées, par l’amour des humains passant par là pour laisser le froid te distraire. Le public n’est jamais en marge : il fait partie de l’œuvre, comme si la création ne pouvait exister sans les autres. Pour toi, rien n’est figé, les idées et les convictions peuvent faire chanter les matériaux les plus banals. Tu as su repousser les limites de la matière.

Jacques… notre géant unique et préféré. Dompteur d’immensité en « combines ». Un cœur de pomme tendre comme le miel et libre comme le vent. Comme un conte de La Fontaine, comme une légende qui parcourt les époques avec ses grosses bottes. On n’avait pas fini nos histoires, Jacques. Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire avec ce sac de conversations inachevées? Bouttes de broche et plumes de corbeau! Montre-nous comment on navigue sur le dernier radeau. On va pouvoir penser à toi quand ce seront nos traversées. Pour nous éclairer, tu laisseras le phare à on?
À toi, mon ami l’artiste, l’entêté, l’autodidacte. Tu en as pris des amitiés sous ton aile! Tu étais un repère, sachant comment soigner des âmes à coup de désherbage dans le luxuriant jardin de Lili, de ménage dans l’atelier, à organiser et classer les résidus d’un artiste fou, d’un artiste de la démesure qui glane sans fin pour transformer ces restes en trésors de conscience. Comme monsieur Miyagi, tu as transmis les bases de l’existence.

Jacques, tu as toujours été émerveillé par la créativité de la jeunesse, comme si tu voulais cultiver ton cœur d’enfant. Tu seras toujours pour nous, Jacques, un enfant à la barbe blanche, un éveilleur de consciences qui revendique l’importance de l’Artiste dans tous les milieux, pour faire comprendre à la société que l’Artiste apporte une vision sensible et essentielle à l’existence. Avec ta tête de cochon, ta force surhumaine et ton esprit toujours rempli de projets, on pensait que tu allais nous survivre. Veille sur nous, artiste fou. Viens nous réveiller lorsque nous nous perdrons dans l’uniformité et le conformisme. Merci d’avoir opté pour nous et d’avoir partagé ces longues années d’amitié dans l’excitant monde du doute. Merci d’être ce que tu es. On t’aime, l’ami. On t’aime tant.
Annie Perron, Véronique Doucet, Virginia Pesemapeo, Roger Pelerin, Sébastien Ouellette, Christel Bergeron, Paul Ouellet, Annie Boulanger, Donald Trépanier, Alain-Martin Richard et Ariane Ouellet.