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Chroniques // De panache et de laine

De panache et de laine

CONFINÉ DANS UN ROMAN RUSSE

// Gabriel David Hurtubise - 28 avril 2020

Numéro : Mai 2020

 

 

Prétendre à la liberté, quelle arrogance!

Se trouve-t-il autre chose que des prisons?

 

Chaque matin, Sam a mal à la tête. Il crache des mots de venin noir dans ses Froot Loopscolorées. Sur ses toiles, des fleurs bleues en bouquets saignent d’avoir voulu être belles. C’est ainsi qu’il confine ensemble la violence, la beauté et le bonheur : sur du tissu blanc immaculé. Je confine aussi quelques idées. Il m’arrive d’écrire. Pas de l’art, mais des mots. Ceux qui pourrissent sur du papier; des regrets fermentés. Tout bien considéré, mes plantes vertes sont ce que je possède de plus artistique. En vérité, je le jalouse, Sam. Il est le seul à embrasser toute l’ampleur du drame humain dans ses peintures. Je n’aurai jamais assez de mots pour ça. 

 

Il est de ces êtres qui ne ressentent pas la nécessité d’accomplir quelque chose pour la seule cause de n’avoir vécu qu’une seule fois. Son esprit est fixé sur l’art qu’il exécute, lentement. Il n’est pas pressé de raconter son propre mythe. Non seulement exprime-t-il le drame, mais il l’incarne en plus. De tempérament maussade, il rumine des idées sombres qu’il ne pourrait dire autrement qu’à travers une sorte de poésie fataliste. Pourquoi faut-il que tout périsse? Ce sont là des phrases qui auraient pu être écrites dans n’importe quel vieux roman russe. En vérité, Sam est friable comme argile au soleil. Peut-être deviendrait-il un ami si tout ce qui le soustrait du monde cessait de l’effriter. Je crains que le temps ne nous manque. À moins qu’il ne trouve une solution, il disparaîtra.

 

J’ai été soulagé de trouver chez Sam ce caractère romantique. Par je ne sais quel égocentrisme, je me suis visiblement attaché à lui pour contempler son œuvre finale : incarner un roman russe. On dirait que le confinement s’inscrit naturellement dans son destin chaotique. Je ne peux pas en dire autant. Une espèce de nostalgie me frappe alors que ce monde est chaviré. Pas que je m’ennuie de ce qu’il était avant. Aucunement. Seulement, je m’ennuie de le rêver. Nous ne savons rien de la suite. Alors, je regarde la fonderie qui gronde. Si le Québec nordique peut inspirer la vieille Russie industrielle en tant que paysage, il lui manque une authenticité architecturale propre, ou bien est-ce la marque de l’Amérique en déclin?

 

Pour nous distraire de nos dystopies, Joe joue de la guitare. De mielleuses mélodies. Un soleil chaud perce la fenêtre poussiéreuse. La musique nous permet de fuir chacun nos sales fictions. Et le musicien lâche, pour faire drôle : « Qu’on se le tienne pour dit, on est ridicules. » Voilà la porte de sortie : nous sommes des fous, des dingues, des dings dongs. Exit la jouissance de s’apitoyer sur son sort, du fin fond de l’ennui. Rire, gueuler, casser les murs. Voilà ce qu’il nous faut : de la légèreté. Je regarde les yeux de Sam. Le grondement de l’esprit, celui de la chaire qui croasse, s’est enfin tu.

 

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