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Chroniques // Région intelligente

CHRONIQUE

BOULOT, DIDO, FIFO

// Michel Desfossés - 7 févr. 2020

Numéro : Février 2020

 

Luigi Russolo: Automobile in corsa

 

Je regarde par la fenêtre de l’hôtel où je gîte en ce 22 décembre. Ciel bas et gris. Entrepôts géants et gris, autoroute du 450 faite de béton gris. Elles sont toutes là, les nuances de gris. Ambiance un peu soviétique, pas mal néo-libérale.

 

Et sur ce gris corridor autoroutier ou s’émoussent les passions, des milliers de zigues pratiquent une forme extrême de transhumance : le DIDO (drive-In, drive-out).

 

Comment explique-t-on un tel modèle d’occupation du territoire?

 

Essayons avec des chiffres, même si je n’aime pas ça. Ils sont gris eux aussi. En plus, ils ne sont jamais complets, dit-on. Ce qui les excuse de ne jamais préciser les causes. Mais quand même, usons-en un peu!

 

« Montréal enregistre un déficit de près de 24 000 personnes dans ses échanges migratoires avec les autres régions administratives en 2017-2018. Ces pertes sont les plus importantes depuis 2009-2010, un résultat attribuable à une reprise à la hausse des départs vers les régions qui lui sont adjacentes[i]. »

 

Régions adjacentes… Ce n’est visiblement pas de nous, en Abitibi-Témiscamingue, dont parle l’Institut de la statistique du Québec. Nous, nous sommes dans la « zone éloignée », pour emprunter le langage statistique de l’ISQ. Et, force est de constater qu’en zone éloignée, il n’y a pas de mouvance à tout casser. Paraît que nous avons un solde négatif de 406 personnes (en matière de migration interrégionale) en 2017-2018. Au mieux, la Gaspésie a reçu un triomphal 238 migrants durant cette période.

 

En fait, la migration interrégionale diminue en importance d’année en année. En 18 ans, c’est 50 000 migrants de moins qui charrient leur ménage sur les belles routes du Québec. Et les 200 000 qui bougent encore font du DIDO entre les Laurentides, la Montérégie et un bout d’Estrie et l’île de Montréal.

 

Il n’y a peut-être aucun lien à faire avec ce qui précède, mais il existe aussi des statistiques qui affirment que le navettage interrégional en mode aérien (fly-in/fly-out, le FIFO) prend de l’ampleur partout. Nous étions environ 2 500 dans la région en 2011 à aller travailler ailleurs, surtout dans le Nord-du-Québec. Mais en bons arroseurs arrosés, nous n’en sortons pas gagnants au plan démographique puisque presque autant de navetteurs d’ailleurs au Québec posent leurs bottes de travail chez nous et repartent.

 

Le leitmotiv de tout ce brûlage de gaz d’avion? Ne pas trop s’éloigner de l’aéroport, de la bretelle de l’autoroute et surtout, ne pas s’installer au Nord! Comment expliquer cette sédentarité sidérante?

 

Selon certains chercheurs de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQC) ayant réalisé une enquête auprès de navetteurs, les représentations sociales des Québécois pourraient nous éloigner du concept des coureurs des bois épris de nordicité que nous sommes censés être :

 

Dans le cas du Québec, il semble bien que le Nord mythique, que le projet du Plan Nord a tenté de relancer, n’existe plus véritablement, du moins chez ceux qui fréquentent le Nord. En effet, mis à part les avis de quelques travailleurs curieux ou aventuriers, les représentations de plusieurs travailleurs-navetteurs interviewés ressemblent étrangement à celles de la majorité des Québécois, soit une certaine aversion du froid et de l’hiver et, par extension, du Nord où ces conditions sont d’autant plus sévères et prolongées. Les Québécois, comme le reste des Canadiens et les États-Uniens, sont de descendance principalement européenne ou proviennent d’autres régions du monde à climats tempérés ou chauds. Leur séjour d’au plus 400 ans au nord de l’Amérique demeure court à l’échelle de l’histoire. Dans ce contexte, ils constituent probablement des « mésadaptés géoclimatiques », dans une certaine mesure. À ce titre, l’image des Canadiens français ou des Québécois « coureurs des bois », ayant un ancrage plus profond que les Anglo-saxons en terre d’Amérique, ne semble pas correspondre à la réalité ou, du moins, cette possible caractéristique culturelle n’a pas survécu à la modernisation de la société[ii].

 

Faudra donc réfléchir à tout ça. Et ne pas faire l’économie de discuter des représentations sociales qui se cachent derrière les chiffres gris.

 


 

[i] http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/bulletins/coupdoeil-no68.pdf

[ii] Martin Simard, Emma Maltais et Carl Brisson, « Le navettage aérien dans le Nord du Québec. Une étude exploratoire des représentations sociospatiales des travailleurs », Espace populations sociétés, juin 2019, https://journals.openedition.org/eps/8536.

 

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