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Un magasin général dans le cœur

// Marie-Hélène Massy-Émond - 1 avril 2010

Numéro : Mai 2010

 

 

Le dépanneur est à vendre. Depuis 4 ans. Il eut bien quelques acheteurs potentiels, mais rien de vraiment sérieux. Même nous, nous y avons pensé. Ce qui n’est pas sérieux du tout. Le dépanneur est à vendre. Les propriétaires en ont leur quota. L’âge de la retraite. Le goût de jouir enfin des efforts qu’ils ont mis depuis 10 ans dans cette entreprise. Avant? Ils avaient un autre dépanneur. En ville cette fois. Pourquoi ils sont venus ici? Parce que c’était la vision du monsieur. Il se voyait tenir un petit dépanneur, pas loin du lac. Les propriétaires précédents ont eu de la chance.

Le dépanneur est à vendre. Nous avons pensé l’acheter parce que nous avons peur. Peur de se retrouver comme à Saint-Mathieu : sans dépanneur. Vous en parlerez aux gens de Saint-Mathieu, comment c’est de vivre dans un village sans dépanneur. Capacité de rétention sous zéro. Quand tu ne peux plus acheter tes chips au village tu vas nécessairement en ville; une fois en ville tant qu’à y être tu vas patiner à l’aréna. D’abord tu y as passé la journée, parce qu’au moins 90% des gens des villages en périphérie travaillent à l’extérieur de leur lieu de résidence. Puis tu y passes la soirée et tu y retournes la fin de semaine, parce qu’il manque de crème. Alors tant pis pour la projection au sous-sol de l’église le samedi après-midi, on ira au cinéma en allant chercher le gasket pour la pompe. Village dortoir. Pas besoin d’être à Rosemère, la banlieue se propage vite comme la grippe.

Nous avons pensé acheter le dépanneur parce que nous avons peur. Peur que la pinte de lait nous coûte 12 $ aller-retour. Peur de manquer de gaz en allant tinker. Nous avons pensé acheter le dépanneur pour la vitalité : nous savons tous ici que si le dépanneur ferme, le cœur du village s’éteint. Malgré le centre communautaire, malgré l’école, malgré la bibliothèque le mardi soir, malgré la gloriette dans le parc, malgré tout ce qu’on en dira; pas de magasin, pas de village. C’est là que ça se passe. C’est là qu’on se voit. Le matin pour le gaz, le midi pour la malle, le soir pour la bière. C’est là qu’on prend des nouvelles. C’est là qu’on va quand on est tanné de parler au mur. Le dépanneur sait tout. Tout de tous.

Je ne devrais pas appeler ça le dépanneur, mais plutôt l’épicerie, parce que c’est son nom. On pourrait aussi le nommer magasin général. Parce qu’il y a de tout. De tout pour tous. Des clous à la livre, des coudes de tuyau de cuivre, des lavettes, des patates, des trombones, des permis de chasse, du fil à pêche, de la pâte à dent, de la poudre de bébé, de la bouffe à chien, des DVD, des petits chocolats fancy, des ensembles de couteaux, des toutous de Pâques... De tout et plus encore. Il nous dépanne bien, et souvent, le dépanneur. Trois cent soixante-cinq jours par année, 14-15 heures par jour, 105 heures par semaine.

105 heures par semaine. Vous êtes ouvert 105 heures par semaine? Oui. C’est difficile à vendre. Le commerce marche bien, de mieux en mieux même. L’achalandage est bon, le chiffre d’affaires augmente à chaque année, les réfrigérateurs sont neufs, la ligne de gaz est changée… Cent-cinq heures par semaine.

Et puis qui prend épicerie prend pays. La maison et le terrain avec. Grand terrain, grands arbres, deux remises. Un grenier avec un monte charge comme dans l’ancien temps; l’endroit idéal pour des ateliers de création, des spectacles intimistes, des jam sessions. Une maison toute sur la petite planche, trois étages, six chambres, un petit bar dans la cave. De quoi rêver. De quoi faire un gîte, un restaurant, une résidence d’artistes, une auberge de jeunesse. Dans le magasin général; un coin café, une petite section de livres d’occasion, un dépôt de produits bio, puis à droite, à la place des DVD qu’on mettrait dans le fond, une section friperie avec une couturière qui fait des altérations sur place. L’été, un jour de marché pour les producteurs locaux, des tables à pique-nique, une belle affiche en bois où ce serait inscrit « Magasin Général du Village ».

C’est même pas le prix qui est trop élevé. C’est la mise de fonds qui scie les jambes : 20% du prix de vente. Plus un détail par-ci, une clause spéciale par là. Un organisme qui te prête pour le commerce, pas pour la maison. Une banque qui prête un maximum de tant pour le commerce de détail. Et patati et patata. Une belle balloune; un gros bateau. Puis penses-y : 105 heures par semaine. Trois cent soixante-cinq jours par année.

Si personne ne peut l’acheter seul, il nous faudra l’acheter ensemble. Se réunir un soir ce printemps, les propriétaires, les élus municipaux, l’agente de développement, les citoyens. S’entendre sur une marche à suivre, une piste, un consensus. Que les idées qui germent dans la tête de chacun soient mises en commun. Que ceux qui ont l’argent le disent et ceux qui ont le temps le prennent. Va falloir trouver une solution. Trouver une couple de milles, 365 jours, 105 heures. Parce que le dépanneur est à vendre. Depuis 4 ans.

 

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