MÔ DUCLOS
En Abitibi-Témiscamingue, nous avons le sens de l’espace. Nous regardons nos forêts boréales et nos horizons miniers avec l’impression que le territoire peut tout absorber, tout camoufler. Pourtant, chaque matin, le long de la 117 ou au détour d’un rang de colonisation, un ballet de camions lourds transporte le mirage de notre bonne conscience : le recyclage. Nous avons longtemps cru que le bac bleu était le point final de notre responsabilité écologique.
L’ABSENCE DE TRI
En 2026, la réalité géographique nous rattrape. Nos boîtes de carton et nos bouteilles vides s’exilent vers le sud, parcourant des centaines de kilomètres pour atteindre les centres de tri de Gatineau. Certes, les analyses de cycle de vie nous rassureront : le gain environnemental de la matière récupérée compense encore largement les émissions de diesel de ces convois routiers. Mais là n’est pas la question. Le véritable enjeu est cette logistique de l’absurde qui nous rend dépendants d’un transport incessant pour gérer nos surplus. Malgré nous, nous pratiquons un « transbordement de conscience » : nous déplaçons nos résidus loin de nos yeux, en oubliant que la meilleure ressource reste celle que nous n’avons pas eu besoin de transporter, de transformer, ni de racheter.
Le constat est brutal : recycler, c’est gérer un symptôme avec efficacité; réduire, c’est s’attaquer à la source avec courage. Pourtant, dans la région, le piège de la consommation se referme souvent sur nous. Vouloir faire durer ses objets est devenu un véritable parcours du combattant.
LA FIN DE L’EXPERTISE DE RÉPARATION
Où sont les ateliers de quartier pour nos petits électroménagers ou nos appareils électroniques? Ils ont presque tous disparu, balayés par les rayons des magasins à grande surface où le « neuf » coûte moins cher qu’une simple soudure ou une pièce de rechange. Cette absence de services locaux nous condamne à une consommation forcée, transformant notre esprit libre de « patenteux » en une frustration solitaire. Réparer soi-même, dans le secret de son garage, est devenu un acte de résistance nécessaire, mais insuffisant face à l’obsolescence programmée. La véritable révolution ne sera pas seulement de mieux remplir nos bacs bleus, mais de réclamer collectivement le droit à la longévité et à la réparation ici même, sur notre territoire.
Il est temps de valoriser à nouveau la débrouillardise abitibienne et de soutenir les rares artisans qui osent encore ouvrir les boîtiers plutôt que de les condamner.
Nous avons la responsabilité de léguer aux générations qui nous suivront autre chose qu’une culture de dépendance à une chaîne logistique de plus de 600 kilomètres. Nous voulons leur laisser une terre qui respire et la fierté d’avoir su dire « assez » au déferlement de l’inutile.
L’avenir de la gestion des matières résiduelles et de nos sites d’enfouissement se joue peut-être là, dans cette petite seconde d’hésitation avant l’achat. La sobriété n’est pas un recul, c’est le plus beau des héritages à transmettre à ceux qui prendront la relève de notre grand territoire.
En résumé : moins c’est mieux.