JOANIE HARNOIS 

Comment peut-on oublier l’existence d’un quartier dans une ville qui n’a pas 100 ans? Or, rares sont les traces de Cabbagetown à Val-d’Or aujourd’hui. La nature a repris ses droits, à quelques mètres du terrain de sport derrière l’école Saint-Joseph. Pourtant, ce quartier de dix maisons a été habité de 1948 à 1961, notamment par le grand-père d’Alexander Walosik. L’artiste multidisciplinaire valdorien en reconstitue l’histoire dans le documentaire Cabbagetown, présenté en trois parties à TVC9 le vendredi à 18 h 30 à compter du 20 février. 

Les petites maisons de Cabbagetown étaient posées directement sur la terre battue, peu isolées, sans eau courante, avec une bécosse dans la cour. Le film détruit plusieurs mythes. Il ne s’agissait pas d’un bidonville de squatteurs immigrants, mais bien d’un quartier de maisons construites par la mine Lamaque pour sa main-d’œuvre. Elles étaient plus rudimentaires que celles du village minier, car elles devaient être temporaires. Elles ont accueilli des familles d’origines diverses, y compris des familles canadiennes-françaises. Dès la première année, l’administration de Bourlamaque a souhaité les voir disparaître. Le quartier survivra pourtant 13 ans, porté par une crise du logement et un important roulement de travailleurs étrangers, deux phénomènes encore d’actualité aujourd’hui. 

Image : Modélisation par Meisam Nemati (gracieuseté)

Les témoignages des survivants du quartier font état des souvenirs d’une enfance heureuse, loin du misérabilisme. Le documentaire fait aussi découvrir la ferme Nye, près de la Côte de 100 pieds, que plusieurs anglophones connaissent encore sous le nom de Nye’s Hill. C’est une plongée dans le quotidien des premiers habitants de Val-d’Or et des immigrants, en particulier de la communauté polonaise dont Walosik est issu. Le film rappelle toutefois qu’on a souvent qualifié à tort de « Polonais » des individus aux origines variées. 

ILLUSTRER CE QUI A DISPARU 

Réaliser un documentaire sur un quartier disparu depuis près de 65 ans comporte son lot de défis, notamment pour illustrer le propos pendant 90 minutes alors qu’il n’existe qu’une poignée de photos. Heureusement, de nombreux intervenants de la région ont prêté main-forte au réalisateur. D’abord, l’historien Paul-Antoine Martel ajoute une perspective importante en visitant Val-d’Or avec Walosik. Ensuite, André Bernard présente Vaclav Koltan, un héros tué dans un accident minier, dans un conte animé par Olivier Ballou. Puis, une modélisation 3D du quartier par Meisam Nemati lui redonne vie.  

Alexander Walosik et Stuart Nye (gracieuseté)

Les récits filmés de Blake Kelly, George T. Kocik, Henry Walosik, Peter Schoneich et Stuart Nye apportent une dimension intime au documentaire. Le réalisateur était d’ailleurs habité par un sentiment d’urgence, vu l’âge avancé des témoins vivants. Cabbagetown utilise une belle dose d’humour, laquelle est, pour Alexander Walosik et Alex Martel qui ont produit ensemble le film, une façon de transmettre l’atmosphère dans laquelle s’est déroulé le projet. 

Au-delà de l’héritage familial, l’impulsion derrière le film vient du constat qu’en Abitibi-Témiscamingue, beaucoup de pans de l’histoire des villes sont méconnus, autant par la population locale que par les nouveaux venus. Il faut témoigner de ces éléments avant qu’ils soient oubliés. Pour Alexander Walosik, le documentaire poursuit également l’œuvre de son grand-père pour faire reconnaître les familles immigrantes qui ont contribué à l’histoire de la région. Lui et son comparse Alex Martel voient leur documentaire comme « une lettre d’amour à Val-d’Or ».  

Cabbagetown sera projeté en version longue à Val-d’Or et dans la région en 2026, et éventuellement dans le cadre de festivals. 


Auteur/trice