Un récent voyage pour visiter la 11e Biennale d’Art Contemporain de Cuba m’a amenée à considérer notre situation socioculturelle d’ici sous un autre angle. J’identifie maintenant comme un dangereux piège de la pensée une des évidences qui circulent ici, à savoir celle selon laquelle on doit d’abord assurer notre sécurité matérielle, et qu’ensuite, on pourra s’occuper du reste, dont le culturel. Résultat d’une mentalité basée sur cette évidence fausse : on élit des gens qui sont avant tout des gestionnaires, en croyant qu’ils vont nous procurer quelque chose comme le bonheur par l’efficacité. Ça ne peut pas marcher, mais à chaque fois que ça ne marche pas, on est tout scandalisés et on refile le même mandat à un autre gouvernement.


Un bon gestionnaire est à sa place quand il s’agit de trouver la meilleure manière possible pour désosser un tas de poulets en un temps record, mais pas à sa place du tout quand vient le temps d’organiser une société humaine : les humains sont des êtres tout à la fois économiques, culturels, spirituels, etc., et débiter leurs besoins en petits paquets plus faciles à gérer, c’est insensé. Ainsi, on peut se retrouver travailleur compétent, consommateur boulimique, parent dysfonctionnel, cinéphile averti : il n’y a plus d’unité d’ensemble, et chaque aspect de la vie est dans un tiroir coupé du reste. À plus grande échelle, c’est pareil : pourrions-nous dire que nous sommes un peuple fier, triste, courageux? D’abord, nous ne pouvons presque plus dire que nous sommes un peuple parce que, à force de nous représenter sans cesse nous-mêmes comme des individus, toute chose un tant soit peu collective est devenue suspecte comme un banc de toilettes publiques où on risque d’attraper des microbes. Le pire, c’est que cette individualité à laquelle nous tenons tant et qui nous rend champions de la déprime, du suicide et du gobage de pilules, eh bien, elle n’est même pas définie par nous-mêmes : notre cher ego est défini de l’extérieur par les publicitaires ou les créateurs de lifestyle qui nous chuchotent comment être.


Prenons le problème par l’autre bout. Quand, comme à Cuba, l’économie se résume quasiment à la subsistance et qu’il se produit très peu de bébelles excédentaires, il n’y a pas moyen de se définir par ses choix de surconsommation; alors les gens sont forcés de se trouver des raisons de vivre moins absurdes. Entendons-nous bien : je suis une poule de luxe et je serais peut-être la première à crier au meurtre si je manquais de savon ou de dentifrice, et je ne propose absolument pas d’aller là. Mais ça ne m’empêche pas d’être nostalgique du temps où nous n’étions pas encore impuissants à dépasser notre égoïsme dans l’appartenance à un peuple, et admirative de la puissance artistique que ça dégage. Leur art, pleinement contemporain et pas facile, loin d’être réservé à un milieu fermé, est prisé, encouragé et critiqué par un public général. « I drink to that! » avec mon carré rouge.


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