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Chroniques // Médias et société

CHRONIQUE

Incongruités médiatiques II: Greta et l'épistémophobie

// Louis-Paul Willis, Ph. D. en études cinématographiques, professeur et directeur de la maîtrise en création numérique à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue - 5 nov. 2019

Numéro : Novembre 2019

 

photo : Anders Hellberg

 

Pour cette deuxième chronique sous le thème des incongruités médiatiques– un thème qui reviendra assurément sur une base régulière –, je propose une courte réflexion sur les réactions que provoque la Suédoise Greta Thunberg, cette jeune militante qui a réussi à mobiliser une proportion non négligeable de la population mondiale autour des enjeux climatiques. Je crois d’emblée qu’il y a des liens à faire entre ces réactions et l’épistémophobie rampante qui marque notre époque[i].

 

Il est d’emblée fascinant de constater l’énergie que dépensent certains chroniqueurs à tenter de miner la crédibilité de Greta Thunberg auprès de leur lectorat ou de leur auditoire. À une époque où certains médias d’information sont davantage réputés pour leurs chroniqueurs que pour la qualité de leur journalisme, et où les opinions chroniquées atteignent de façon fort inquiétante le statut de faits inéluctables, il semble que la scène médiatique québécoise ait sauté à pieds joints dans le triste, mais très réel phénomène du Greta-bashing (dénigrement systématique de Greta). En effet, un groupe de chroniqueurs de droite, la plupart des hommes blancs, se permet de discréditer la jeune suédoise à grands coups d’attaques ad hominem et autres argumentaires centrés non pas sur les faits ou le discours, mais sur l’émotion. Dans une chronique dont j’ai failli emprunter le titre, Frédéric Bérard qualifie ces chroniqueurs de « mononcles » qui s’acharnent de façon grotesque sur une jeune femme qui, pourtant, a un message difficile à réfuter (j’y reviendrai). Je suis d’avis qu’il faut condamner avec vigueur ce genre de discours médiatique, qui s’apparente beaucoup plus à de l’intimidation (on souligne beaucoup trop souvent le fait que Thunberg est atteinte du syndrome d’Asperger sans pour autant expliquer factuellement ce syndrome) qu’à de l’information. Et cette condamnation est d’autant plus nécessaire qu’elle révèle d’importants biais et des doubles standards : alors qu’ils n’hésitent pas à intimider une jeune femme au nom de la liberté d’opinion, il est intéressant de remarquer que certains de ces chroniqueurs ont déjà intenté des poursuites en diffamation pour des caricatures peu flatteuses à leur endroit. Il semblerait que la liberté d’opinion fonctionne à sens unique…

 

Mais revenons-en aux faits – c’est le cas de le dire. On s’évertue donc, dans certains médias, à tenter de démonter le discours de Thunberg en prétendant qu’il serait insensé de se laisser aller à la panique en se fondant uniquement sur les dires d’une enfant. Le hic, c’est que le discours de Thunberg se résume – en généralisant, mais quand même – à la phrase suivante : « ÉCOUTEZ LA SCIENCE ET ÇA PRESSE! » On l’accuse d’être trop jeune pour émettre des opinions scientifiques, alors qu’on omet volontairement qu’elle ne relaye aucune de ses propres opinions, si ce n’est son inquiétude devant le consensus alarmant face à ce qui nous attend. C’est ici qu’on peut voir émerger le phénomène contemporain fort préoccupant de l’épistémophobie, ou la peur de la connaissance. Dans l’écologie médiatique d’aujourd’hui, où on cherche l’information qui nous conforte dans nos croyances (peu importe qu’elle soit vraie ou fausse), on s’évertue beaucoup trop communément à ignorer les faits. Alors que plus de 99 % des scientifiques tiennent un discours alarmiste, il semble désormais acceptable d’ignorer ces spécialistes à la faveur des rares dissidents qui disent l’inverse, ou tout simplement de gens qui n’ont aucune formation dans le domaine. On se méfie des experts, qui pourtant ont des connaissances de pointe. On privilégie l’affect plutôt que la rationalité. Dans cette veine, on ne peut que s’inquiéter de la montée des faits alternatifs et des fausses nouvelles, telle cette photo qui a circulé à la suite de la manifestation pour le climat du 27 septembre dernier à Montréal : une photo montrant un parc urbain jonché de déchets a été diffusée sur les médias socionumériques. Alors que les instigateurs de cette fausse nouvelle ont présenté la photo comme dépeignant le Mont-Royal après le passage de la manifestation, une simple recherche inversée Google Images permettait de constater que la photo provient d’un tout autre contexte – et d’un tout autre pays. On a eu beau publier des articles rétablissant les faits sur cette photo, la fausse nouvelle a malheureusement continué de se répandre.

 

Mais revenons à Greta. Au-delà des attaques infondées sur son discours, et au-delà de tentatives parfois désespérées de la discréditer, les offensives lui étant dirigées méritent d’être abordées d’un point de vue féministe. En effet, on ne cesse d’insister sur le fait qu’elle est une enfant (malgré qu’elle soit beaucoup plus près de l’âge de la majorité que de l’enfance), et plusieurs attaques à son endroit s’arrêtent sur son apparence – on a même comparé ses nattes à celles de Fifi Brindacier. On parle d’elle comme si elle était une pauvre jeune enfant exploitée par les malicieux « enverdeurs », sans qu’elle ne puisse se rendre compte qu’elle est utilisée. Ces attaques, en plus d’éviter tout rapport factuel avec le discours de Thunberg, représentent des tentatives condamnables de retirer à une jeune femme sa propre agentivité. On lui retire son libre arbitre, et il importe de s’en indigner. Ces attaques semblent clamer haut et fort qu’il est impossible pour une jeune femme de réussir comme Thunberg a pourtant réussi. De sorte qu’il demeure difficile de ne pas se confronter à la question difficile : et si Greta était un jeune homme de 16 ans?


 

[i] La question de l’épistémophobie et du climatosceptisme a fait l’objet d’une chronique précédente

 

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