À l’hiver 2021, le Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue lançait la première édition du concours d’écriture boréale. Pour y participer, les auteur(e)s devaient étudier dans l’un des trois campus du Cégep ainsi que soumettre un texte littéraire respectant plusieurs critères, dont la thématique : le corps.

En mai dernier, le jury a annoncé les quatre lauréates de cette édition :

  • Alice Allard pour « Ciel couvert »;
  • Florence Desjardins pour « Distante »;
  • Mélissa Jacob pour « Gémeaux »;
  • Paméla Julien pour « Pour Coralie ».

Les gagnantes ont remporté une bourse ainsi que la chance que leur texte soit publié dans L’Indice bohémien (deux dans le numéro de septembre et deux dans le numéro d’octobre). Merci aux deux étudiantes finissantes en arts visuels, Frédérique Lecours et Arianne Goudreau, qui ont créé des œuvres inspirées par chacun de ces textes.

GÉMEAUX

Tu sais, Alex, je te suis depuis longtemps. Parfois, je pense que ma vie a commencé quand j’ai posé les yeux sur toi pour la première fois. Nous étions jeunes à ce moment-là. Je pense qu’aucun de nous ne savait encore marcher. Tu n’avais pas encore de dents, mais tu souriais de tout ton être. Tes magnifiques yeux bleus brillaient, profondément curieux. Tout me semblait terne. Tu étais l’exception.

Puis, nous avons grandi. Des cheveux blonds ont poussé sur ton crâne. Tes dents sont apparues. Tes membres se sont allongés. Tu as perdu ta graisse de bébé. Tu as commencé à parler.

Je me demande ce que ça fait de pouvoir parler.

Nous sommes allés à l’école. Tu t’es fait des amis. Tu as commencé à avoir des poils sur le corps. Ta voix est devenue grave.

Et tu ne m’as jamais remarqué. J’étais seul. Invisible.

Je t’observais toujours, charmé par chacun de tes sourires, ébloui par la beauté de tout ton être. Tu étais gentil, incroyablement serviable. Je voyais comment les autres te regardaient. Ils te voulaient. Tu as commencé à fréquenter cette fille. Je me souviens du soir où tu l’as amenée magasiner. Le soleil se couchait et couvrait la rue d’une lueur orange. Cette dernière se reflétait dans tes cheveux.

J’ai cru que tu étais devenu le soleil. Alors, j’aurais été ta lune. Mon destin était de tourner autour de toi sans que tu te soucies de moi. Je n’étais qu’une pièce du décor.

J’étais emprisonné auprès de toi, sans aucune échappatoire.

Vous avez continué à marcher dans la rue. Je t’observais du deuxième étage d’un immeuble. Je synchronisais mes pas aux tiens, me donnant l’impression d’être à ta place.

Ta relation amoureuse n’a duré que quatre mois. Tu étais dévasté après la rupture. Je voulais te réconforter, mais je n’ai pas osé me manifester.

Je me demande ce que ça ferait de pouvoir te toucher.

Je t’observais, de loin. Comme je suis en train de le faire en ce moment.

Tu es en train de t’amuser avec tes amis dans un parc. Tu as trouvé ce stupide jeu de cartes et tu joues avec eux. Le soleil disparait à l’horizon et je suis ébloui une fois de plus par ton apparence physique. La brise fait virevolter ta chevelure dorée. Ton regard survole les fleurs près de l’arbre contre lequel je suis appuyé. Tu m’ignores alors que je me fonds dans l’obscurité. Je me fonds dans le décor, invisible, mais toujours présent. Tu inspires profondément avant de sourire à tes compagnons.

Je me demande ce que ça sent, des fleurs.

Vous jouez à ce jeu idiot pendant de nombreuses minutes avant que tu ne sortes des biscuits de ton sac à dos. Tes amis se servent généreusement et vous dégustez la collation.

Je veux y goûter.

Je t’entends rire. Tu as l’air si insouciant, si inconscient de la chance que tu as. Tu ne sauras jamais ce que c’est de ne rien avoir. Oh, je peux te copier bien sûr. Crois-moi, Alex, je ne fais que ça! Tu es le ventriloque et je suis ta marionnette. Tu me possèdes. Sans toi, je cesse d’exister. J’ai besoin de toi.

Et ça me répugne.

Pourquoi est-ce que ça doit être ainsi? Plus le temps passe, plus j’ai l’impression d’avoir été maudit. Sinon, pourquoi suis-je enchainé à toi? Pourquoi est-ce qu’on m’aurait donné la possibilité de voir le monde sans jamais pouvoir interagir avec quoi que ce soit? Hein? Dis-le-moi, Alex!

Tu ne me réponds pas, évidemment. Je ne suis pas présent pour toi. Je te suis depuis que tu es au monde et tu ne m’as jamais fait grâce d’une once d’attention! Tu es là, jouissant de ta vie, alors que je me fais piétiner sans cesse!

Est-ce que tu sais comment je me sens? Bien sûr que non!

Tu n’es pas une maudite ombre!

Je t’entends rire joyeusement et un monstre rugit en moi. Je veux t’attaquer, te sauter dessus, te faire souffrir, te déchirer. Je ne peux pas bouger de mon plein gré. Je copie tes mouvements alors que je ne veux pas.

Je veux te faire du mal Alex.

Je suis seul, Alex! Comprends-tu? Seul! Tu as tes amis, ta famille. Tu peux interagir avec tous les êtres vivants de la Terre! Devine avec qui je peux communiquer, Alex? Personne! Il n’y a pas d’autre ombre comme moi! Ça fait des années que je cherche autour de toi et je n’ai jamais trouvé quoi que ce soit!

Je n’ai même pas de nom!

Je te vois mettre les cartes dans ton sac à dos. Tu te lèves. Je te copie. Tu dis au revoir à tes amis. Malgré ma fureur, je ne peux pas m’empêcher de tomber encore plus sous ton charme lorsque tu leur souris.

Je t’aime au point de te haïr.

Je veux ce que tu as.

Tu mets tes écouteurs dans tes oreilles et la musique à fond. Tu quittes le parc, complètement insouciant du monde qui t’entoure. Tu es dans ton univers et le reste n’a plus d’importance pour toi. Tu marches sur le trottoir, les yeux rivés sur ton téléphone. Il est tard. Une voiture vient dans notre direction. Elle avance plus vite qu’elle le devrait. Je l’ignore et essaie de voir ce que tu fais sur ton appareil électronique. L’écran est hors de ma portée. J’abandonne. Ça ne sert à rien d’essayer. La voiture se rapproche. Tu continues à marcher. Tu ne regardes pas où tu vas. Tu te cognes la tête contre un poteau.

Si j’avais un corps, j’en prendrais soin, moi.

Tu es surpris une seconde. La suivante, tu reportes ton attention sur ton téléphone. Ton front est rouge. Tu ne t’en préoccupes pas. La voiture se rapproche.

Puis, tu tournes à droite, vers la rue.

Tu ne réagis pas, trop absorbé par le monde virtuel, la musique trop forte pour entendre quoi que ce soit.

Je la vois, moi.

La voiture est proche, très proche. Les yeux du conducteur s’écarquillent.

Tu continues à marcher.

Bouge!

Je fige, de mon plein gré.

Si tu meurs, je meurs.

Tu vas mourir. Tu n’existeras plus. La voiture se rapproche. Tu ne réagis pas.

Tu dois quitter cette route.

Je t’aime trop pour voir la lumière disparaitre de tes yeux.

Si on meurt, il n’y aura plus de souffrance.

Je souffrirais le martyre si cela signifiait que je peux revoir un sourire sur ton visage.

Je cours vers toi. Je n’ai qu’une idée en tête.

Je dois te sauver.

Je tends les bras vers toi.

J’ai des mains.

Les ombres mouvantes de mes mains te traversent.

C’est quoi cette sensation?

Je m’enfonce dans ton corps.

Je tombe vers l’avant.

Ça brûle.

J’entends la voiture s’éloigner au loin.

Ça pique.

Je lève la tête du sol et prends une grande inspiration. Je tousse abondamment.

Il fait chaud.

Est-ce que le corps est vraiment aussi chaud?

C’est agréable.

Je sens des palpitations au bout de mes doigts. Le sang circule dans le corps d’Alex et me réchauffe. Je soupire de plaisir. Faisait-il vraiment si froid avant? J’ai l’impression que je vais m’écrouler, qu’une force me tire vers le sol. Je m’effondre. Les muscles bougent à ma volonté. Je tremble. Il y a trop de choses qui se meuvent sous ma peau. Y a-t-il vraiment autant de muscles qui bougent pour des si petits mouvements? Comment Alex faisait-il pour ignorer tout cela?

Je prends une grande respiration. Je sens l’air frais descendre le long de ma gorge et venir voler la chaleur de mon torse. Mon dos a froid. Je suis à moitié sur le trottoir. Mes jambes sont encore dans la rue. Il n’y a toujours personne.

C’est rugueux.

Je regarde où ma main est posée. Elle est sur le trottoir. Je caresse ce dernier du bout des doigts.

Je peux toucher.

Je porte mes mains à mon visage. C’est doux. Je remonte et touche mes cheveux. Ils sont si soyeux.

Je voudrais ne jamais cesser de toucher cette chevelure.

Je délaisse finalement ma tête pour regarder mes bras écorchés par ma chute. Je prends délicatement un bout du tissu corporel avant de tirer. J’observe avec fascination la peau s’étirer tel un élastique. Ça pique un peu. J’arrache le bout que je tenais. Je vois une goutte de sang sortir de la plaie. Le liquide est encore chaud.

Je ne veux pas qu’il me quitte.

J’approche ma bouche et lèche ma blessure. C’est métallique.

J’aime ça.

J’arrache toute la peau soulevée et nettoie mes bras jusqu’à ce qu’ils soient vierges du liquide carmin. Je dois prendre soin de ce corps. Je redresse la tête. Il n’y a toujours personne dans la rue. Je me lève en chancelant. Je ressens la réaction en chaine que provoque ce mouvement dans mes muscles. La nuit est calme. Je sens mon cœur battre. C’est une sensation fantastique. Le sang qui se propage à un rythme régulier, réchauffant ce corps jusque dans les extrémités. J’inspire profondément. Ça sent bon. J’aime cette odeur. Je me retourne. Il y a un magasin avec des fenêtres en face de moi. Un bac à fleurs repose devant le bâtiment. Je m’approche. Je marche sur quelque chose de dur. Ça casse. C’est le téléphone d’Alex. Il est désormais complètement inutilisable.

Bien fait!

Je ne fais aucun cas de l’appareil et me penche vers les fleurs. Je m’imprègne de leur délicieux parfum. C’est divin. Je lève les yeux vers le reflet du corps d’Alex. Je souris et le reflet me répond. Je pourrai toujours voir, dans les miroirs, les magnifiques sourires que ce corps peut faire. Je serai seulement celui qui étirera les muscles. Un gloussement presque maniaque s’échappe de ma bouche. Je suis euphorique. C’est mon corps! Il est à moi! 

Soudain, tout l’air quitte mes poumons. Ma vision s’obscurcit. Le froid m’envahit.

Non! Je refuse!

Je suis propulsé hors d’Alex.

Tu as repris le contrôle. Je te vois cligner des yeux et regarder autour de toi. J’observe avec dédain ton désespoir devant l’état de ton téléphone. Tu commences à marcher pour retourner chez toi, penaud.

Tu sais, Alex, je te suis depuis longtemps. Dix-sept années pour être exact. Je pense que tu as amplement eu le temps d’expérimenter la vie. Ne crois-tu pas? Pour être honnête, si tu pouvais voir mon regard en ce moment, je suis sûr que tu aurais peur. Tu devrais être terrifié. Les rôles ont changé, vieil ami. Je suis le chasseur et tu es la proie.

J’ai goûté à ce corps et je ne le lâcherai pas.

Tu es trop innocent, Alex. Ce monde t’aurait mangé tout cru. Je te ferai une faveur en écrasant ton âme, en prenant ta place.

J’ai attendu trop longtemps. Je suis assoiffé de sensations. C’est mon heure de briller, de vivre.


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