DOMINIQUE ROY
Émilie B. Côté occupe une place de choix dans le paysage culturel témiscamien. Artiste et gestionnaire culturelle, elle incarne cette force tranquille qui façonne un milieu sans jamais chercher la lumière pour elle seule. Son parcours, profondément enraciné dans le territoire, témoigne d’une sensibilité fine au vivant, aux matières, aux cycles et aux humains qui l’entourent. Par ses œuvres, son implication et sa présence, elle fait du Témiscamingue un lieu où l’art respire, circule et transforme. Et son influence dépasse largement les murs de la salle d’exposition du Rift où elle occupe le rôle de codirectrice générale et de directrice artistique des arts visuels. Pour nous permettre de connaître davantage la personne qui se cache derrière l’artiste, ce pilier de la culture régionale nous fait découvrir les nuances qui façonnent son existence.

D’UN BLEU CIEL TRÈS PÂLE
Chez Émilie, l’art n’est pas une vocation apparue brusquement, mais un langage intuitif qui s’est imposé avant même qu’elle puisse le nommer. Enfant silencieuse et observatrice, elle trouvait dans la nature un terrain d’exploration sensorielle qui allait marquer toute sa vie. Le chalet, le printemps à la baie Joannes, l’argile du lac Témiscamingue, les cristaux de glace qui se brisent… autant de souvenirs fondateurs qu’elle associe à un bleu ciel très pâle qui évoque l’enfance, la liberté et l’ouverture vers l’horizon.

D’UN BLANC CASSÉ
Il a fallu une visite à la salle d’exposition pour qu’elle comprenne que l’art « pouvait aussi être ça », une transgression des conventions. Elle y a vu un grand carton blanc, presque nu… seulement quatre petites pattes de chaise perdues dans un haut de page. Ce vide, qui a fait naître en elle un goût de liberté, était signé Martine Savard. Cette nuance de blanc cassé lui « a fait comprendre qu’il pouvait se dire bien des choses dans un espace vide ».
D’UN MAGENTA PROFOND
Choisir une carrière artistique n’a jamais été un geste tranché. « Je n’ai jamais vraiment su, et en même temps, j’ai toujours su », explique l’artiste. Le déclic s’est fait en douceur, au fil des études, des voyages puis, surtout, du retour au Témiscamingue en 2011. Les occasions se sont alignées : une première exposition au Rift, un emploi, une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ). Le magenta profond, couleur de l’intuition, incarne ce moment où elle a compris que sa pratique pouvait exister pleinement dans le monde réel. « Le magenta est franc, il ne murmure pas, il sait pourquoi il est là », précise Émilie.

D’UN VERT SAUGE ET FERTILE
Autour d’elle s’est manifesté un mélange de soutien inconditionnel et d’inquiétude bienveillante lorsqu’elle a choisi de se consacrer à 100 % à une carrière artistique. « Mais j’avais de beaux outils dans mon coffre : ma mère m’a transmis sa sensibilité et sa créativité, puis mon père […] la constance et le goût du travail », dit Émilie. Elle n’y voit que du vert là où ils l’ont laissé pousser sans tenter de la détourner de son sentier.
Il y a des creux, des silences, des moments où la création se retire comme la marée. Émilie ne parle pas d’abandon mais de respiration. Elle sait que l’art a besoin de temps, de sensations et d’expériences, voire de solitude. Le vert sauge traduit cette période d’incubation, douce et nécessaire, que l’artiste associe à l’enracinement, à la douceur et à la patience; un monde à côtoyer pour mieux revenir à la matière.
Avec un budget illimité, elle rêverait d’un immense atelier en forêt, au bord d’un lac, ouvert aux artistes en résidence et aux idées. Un lieu où créer sans contraintes, où accueillir, où soutenir. Elle financerait les projets des créateurs de la région, consciente de la fragilité du milieu. Vert fertile, c’est la couleur de ce désir d’abondance, de partage, de germination. C’est la multiplication des possibles.
D’UN ROSE ORGANIQUE
Son style artistique, profondément lié au vivant, s’inscrit dans une démarche où botanique, mycologie et science se rencontrent. Émilie crée des œuvres organiques, parfois littéralement vivantes, où le lichen dialogue avec le béton, où des abeilles construisent sur le plâtre, où des champignons poussent dans un crâne d’orignal. Ses pièces explorent la coexistence, la transformation, la trace. Elle associe cette démarche au pleurote rose, un champignon élégant et tenace. Une couleur qui respire la fragilité, la force et la résilience du vivant.

D’UN GRIS-BLEU TIMIDE
Elle ne regrette aucune œuvre. Même celles qui dorment dans l’ombre ont leur importance. Elles sont des passages, des essais, des tremplins, voire des transitions. Le gris-bleu évoque cette zone intermédiaire, mouvante, où rien n’est figé et où tout se transforme. Une couleur en retrait mais jamais immobile.
D’UN OCRE CHALEUREUX
Si elle devait se réincarner en artiste, spontanément, elle pense à Paryse Martin, professeure marquante et femme lumineuse, qui avait cette « capacité fascinante à regarder son enfant intérieur et à en faire émerger le meilleur de ses étudiants ». L’ocre, couleur chaude et vivante, lui rend hommage. Elle évoque aussi les influences qui l’ont façonnée : Eva Hesse, Anselm Kiefer, Leonardo Drew, Andy Goldsworthy… des artistes qui, comme elle, explorent la matière, la mémoire et le temps.
DE TOUTES LES COULEURS
Chez elle, les murs racontent une histoire : celle des artistes régionaux qu’elle admire et des œuvres achetées à la Biennale Internationale d’Art Miniature. Elle croit à l’importance d’acheter l’art, de soutenir ceux qui le créent. Son intérieur est multicolore, à l’image de la diversité qui nourrit son regard.
D’UN GRIS ASSURÉ
Enfin, pour 2026, elle choisit le gris, couleur de l’argile qu’elle travaillera en duo avec son amie Violaine Lafortune. Un gris vivant, loin d’être terne, qui annonce une année de création enracinée et pleine de matière… pleine de promesses.