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Chroniques // À LA UNE

Mohamed Ghoul: Avec le rythme du cœur

// Ariane Ouellet - 8 avril 2019

Numéro : Avril 2019

 

 

Né à Méru, en France, de père algérien de confession musulmane et de mère italienne catholique, Mohamed Ghoul a grandi dans les cités françaises où des dizaines de nationalités se côtoient. La diversité, il est tombé dedans quand il était petit.

 

À 19 ans, il arrive à Paris comme éducateur dans ce qu’on appelle une famille thérapeutique. Un travail très intense, 5 jours par semaine, 24 h sur 24, auprès de jeunes atteints de troubles de comportements graves. C’est à l’intérieur de cette structure qu’il a fait ses premiers apprentissages avec les jeunes autistes et qu’il trouve sa vocation. Il y passe quatre années, passant de simple stagiaire au statut de chef de famille. Il a alors 24 ans.

 

Mais le vrai déclic se fait auprès d’Howard Buten, un artiste du mime et psychologue spécialisé dans l’autisme qui a ouvert le centre de jour Adam Shelton à St-Denis. Le centre y accueille des cas d’autisme très complexes. Mohamed y offre ses services comme bénévole le temps d’un été. Peu de temps après, il entre en poste dans un autre centre, au sud de Paris, pour les jeunes de 14 à 18 ans. Comme il a du mal à respecter le programme éducatif qu’il trouve désincarné et inhumain, il développe progressivement des ateliers de musique. Il obtient aussi son Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur, un BAFA.

 

En 1998, une délégation du Centre de réadaptation La Maison, de Rouyn-Noranda, se rend à Paris pour développer un réseau d’expertise. Mohamed y rencontre celle qui deviendra la mère de ses enfants et qui sera à l’origine de son arrivée en sol québécois. Bohème dans le cœur, il quitte alors la péniche sur laquelle il vivait depuis quatre ans pour prendre doucement racine en Abitibi en 2000. « Le Québec n’était pas mon plan B ni mon plan C, ce n’était pas du tout dans mes plans, le Québec! », raconte Mohamed en parlant d’immigration.

 

Les embuches professionnelles pour faire reconnaître son expérience sans diplôme sont tout de même nombreuses. Il devra devenir travailleur autonome et offrir ses services d’éducateur. Mais comme il ne souhaite pas devenir musicothérapeute ni faire de l’intervention individuelle, il cherche la formule lui permettant d’offrir aux autistes auprès de qui il évolue un milieu de création réel et stimulant. « Je viens d’une famille pleine de frères et sœurs moi, faut que ça brasse, faut que ça bouge », explique Mohamed. Il fonde le collectif La Bohème, formé de jeunes adultes autistes à qui il enseigne la musique. En moins de trois ans, le projet explose. « On a fait un album, on a fait le Théâtre du Cuivre, on a eu un reportage au Point en 2004. » Des membres de ce groupe, certains sont restés dans une forme de relation familiale avec lui.

 

Mohamed décide de filmer ses interventions afin de pouvoir étudier les impacts de son approche et de la mettre en mots. « J’ai passé des mois à étudier mes interventions et mettre ça par écrit. J’ai fait des formations en musique, j’ai rencontré des psychiatres, des psychologues ouverts à la culture pour la culture, pas seulement la culture pour la thérapie », précise qui se définit comme un praticien, pas un théoricien. Son concept a pour nom APPROSH (art percussion programme recherche organisation sociale et humaine). En comparant ses résultats avec un groupe témoin en Outaouais, des chercheurs ont été en mesure de chiffrer de 33 % à 64 % l’augmentation des interactions sociales et une diminution des facteurs de l’autisme dans son groupe.

 

Bien qu’entre 2004 et 2018, Mohamed ait connu quelques écueils, l’Université McGill étudie aujourd’hui son approche et se sert de ses ateliers comme laboratoire d’observation. Comme nul ne semble être prophète en son pays, Mohamed travaille deux jours par semaine dans une commission scolaire à Gatineau et planifie des développements dans un centre de santé communautaire de Montréal. De l’expertise et de l’énergie qu’il aurait souhaité investir en Abitibi-Témiscamingue si les conditions avaient été plus propices.

 

Dès ce printemps, il collabore avec l’Opéra de Montréal et le Conservatoire de Val-d’Or, appuyé par Isabelle Trottier, dans un projet nommé Coopéra, qui permettra aux autistes de monter l’opéra Carmen de Bizet. « Ce sont des gens qui sont vraiment dans le domaine de l’art, qui demande une certaine subtilité, un mode de vie », explique l’éducateur passionné, et c’est précisément ce qu’il cherche. Mettre ses amis autistes dans de vrais milieux de vie, de vrais projets de création, pas seulement dans une relation d’art pour ses bénéfices thérapeutiques.

 

Les projets ne manquent pas pour Mohamed, qui se qualifie volontiers d’hyperactif. Il aimerait accueillir dans sa maison-écoleLes artistes autistes et le monde à Rouyn-Noranda des musiciens professionnels qui viendraient en résidence travailler avec les pensionnaires autistes avec qui il cohabite. Il souhaite transformer ce lieu qu’il vient de construire en milieu de vie où la culture est ouverte sur le monde sous toutes ses facettes, le leitmotiv de toute sa carrière d’éducateur. Parce que le monde selon Mohamed Ghoul, c’est un monde riche de sa diversité, qu’elle soit neurologique, sociale ou culturelle!

 

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