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Chroniques // De panache et de laine

Dossier numérique

SOLITUDE À PITONS

// Gabriel David Hurtubise - 5 nov. 2018

Numéro : Novembre 2018

 

photo : Jens Johnsson via unsplash

 

Le soleil se levait sur le quartier des affaires de Montréal. Les tours vitrées se renvoyaient l’une l’autre les puissants rayons, un spectacle éblouissant. Aveuglé par cette guerre de titans, le chauffeur de taxi s’était concocté une expression faciale inédite qui mélangeait un sourire sincère à une grimace forcée. Nous échangions déjà quelques politesses convenues sur cette maudite ville en sempiternelle construction alors qu’il évitait les cônes et les étudiants téméraires distraits par leurs téléphones. Et ce scénario se répétait encore et encore parmi la foule pluguée : ceux qui attendaient l’autobus, ceux qui fonçaient dans le métro, ceux au volant des voitures… C’est probablement la lassitude du piton qui a inspiré au chauffeur son premier aphorisme : « il faut fermer sa télévision et sortir de chez soi quand on est jeune. Après, il est trop tard. »

Il arrivait de loin, ce monsieur. Surtout, il arrivait d’un songe sur la solitude, disait-il. Moi aussi j’arrivais du fin fond du lointain, à mille kilomètres de là, bien entouré de gens honnêtes le soir, voguant de songes en rêveries toute la journée, dans le bois. Nous avions ça en commun, l’homme et moi : la tête ailleurs. Une solitude comportementale bien innocente. Nous étions tous deux heureux d’avoir quelqu’un avec qui la partager, notre solitude. Autrement, elle deviendrait un fardeau.

Les rêveurs savent très bien que le meilleur moyen de rejoindre un lunatique, c’est de lui parler de la lune. La sienne, c’était les histoires d’amour. Mais on n’a pas tous la chance d’en entendre parce qu’aujourd’hui, c’est devenu plus compliqué d’aborder les gens. Ils ne sont plus habitués à se faire approcher, même dans les taxis. Soudainement, ce philosophe de ruelle s’est mis à dire des choses terrifiantes. J’espère qu’elles sont fausses. Aujourd’hui, avec les pitons, on peut se créer un immense réseau virtuel sans parler à qui que ce soit, en se privant totalement de contacts humains. Dans les grandes villes, une multitude de gens se retrouvent isolés, c’est observable. Et pourtant, il ne manque pas de monde. Le chauffeur a poursuivi : « quand on est vieux et qu’on est seul, il est trop tard. »

Je me demande jusqu’où ça ira. Depuis les années 1990, au Japon, un phénomène inquiétant prend de l’ampleur : des jeunes se retirent lentement de tous les contacts sociaux, disparaissent de la vie publique, sans emploi, sans amis. La nourriture qu’ils mangent est livrée à leur porte. Ils jouent typiquement à plusieurs jeux vidéo, naviguent éternellement sur le web et lisent quelques mangas. Ils vivent chez leurs parents ou en pension, selon leur âge et leurs moyens. Ultimement, ils ne quittent plus leur chambre pendant des mois, voire des années dans les cas les plus extrêmes. Ce sont les hikikomoris, un terme qui signifie « se retrancher ». On estime le phénomène à quelques centaines de milliers de cas déjà. Nous n’avons pas de nom pour cette maladie moderne ici, mais elle existe sûrement.

Au fond, je crois que le chauffeur avait un propos très simple : au bout de la solitude, on ne trouve rien d’autre que la folie.

 

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