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Chroniques // Société

Le beau sapiens de Noé

// Gabriel David Hurtubise - 28 nov. 2017

Numéro : Décembre2017/Janvier2018

 

Pour le temps des fêtes, question de me détendre les phalanges, j'ai cru bon de vous offrir quelques petits détails croustillants sur une histoire ancienne : le Déluge. Nous connaissons tous assez sommairement l'histoire de l'arche de Noé, transmise aux générations plus ou moins chrétiennes depuis Mathusalem (son grand-père, à Noé).

 

Je dis « assez sommairement » pour être gentil, manière d’éviter d’avouer qu’on n’y connait que dalle, comme au reste d’ailleurs. Eh bien, que le Seigneur nous fasse don de Sa miséricorde, car figurez-vous qu’on raconte cela aux jeunes enfants. L’air de rien, comme s'il s'agissait d'une fable, on s’empresse de dire : « Regardez ce couple de girafes comme il est mignon, en croisière avec des éléphants. » Pourtant, c'est bien de reproduction animale dont il s’agit, et même de concubinage, parbleu!

 

Le capitaine et son amie

 

Avant d’en venir aux faits, quelques précisions s’imposent sur ce navigateur qu’on nomme « consolation ». D’abord, rien de moins que six pages après avoir créé le monde, le Dieu de l'Ancien Testament en avait déjà assez de l'humanité. Il fallait noyer ces êtres trop violents, recommencer sur de nouvelles bases. Un seul fidèle devait être épargné : Noé, descendant d'Adam. Au moment du déluge, il avait alors l’âge honorable de 600 ans. Un homme d'expérience qui vécut jusqu’à 950 ans, soit plusieurs éternités. Ensuite — et c’est là un fait peu connu — on sait que l’homme fut un éminent biologiste (par déduction). Après s'être assuré que la cale contenait un couple de tous les genres, espèces et sous-espèces de cucurbitacées, mouches drosophiles et zooplanctons, il put enfin lever l’ancre. Le plus difficile devait être de dormir sur cette décision. Vraiment, il charriait avec lui un duo de toutes les mouches et de tous les singes hurleurs de ce monde, de quoi se mélanger les pinsons, et pourtant! Avec du recul, on appellerait ça de la gestion de projet, sans aucun doute.

 

Cela dit, abordons le croquant. Parce que oui, Noé devait effectivement embarquer avec lui un couple de chaque machin grouillant sur Terre. D'accord, le beau geste. Toutefois, si on pousse le raisonnement plus loin — et c'est là le clou de l'affaire — il était lui aussi accompagné. Figurez-vous qu'on en parle dans la Bible. Dans le but de sauver son espèce, Noé se trouvait effectivement en compagnie de son sapiens favori : une femme-femelle, oui.

 

La première nouvelle humaine

 

Le fait est qu'on n’en parle pas beaucoup. Elle est certainement membre des grands oubliés de l'histoire, comme le pauvre cocher de Marco Polo, les nombreux gouteurs de Staline, le père (absent) de Freud, le vrai cheval né à Troie (balèze, la bête)... Nous disions? C'est ça, la femme de Noé, oui. Sachez qu'elle n'a pas de nom dans la Bible, c'est simplement « la femme de l'autre ». Elle, la première humaine, anonyme. Pour vrai de vrai, des siècles de recherches dans les écrits! Rien, c'est scandaleux.

 

D’un autre côté, on peut se dire que cela a quelque chose de poétique. Elle est l'humanité nouvelle, dans sa totalité. On dit d'Ève qu'elle est la mère de toutes les mères, alors je dis qu'elle est la femme du renouveau. Elle avait surement de beaux grands yeux gris, pour pleurer la mort des naufragés. Remarquez qu’elle aurait le droit d’être tout à l’envers aussi, d’avoir les cheveux bleus et les yeux blonds. On ne sait pas. Chose certaine, Noé n’était vraiment pas seul. Ah, et la liste des membres de l’équipage n’est pas terminée.

 

À bord, il y avait aussi ses trois fils : Sem, Cham et Japhet. Puis, la cerise sur le sundae, ses « belles-filles ». Le récit laisse entendre que ces belles seraient issues d’une union précédente. Un lecteur averti remarque que cela signifie que les fils ne sont pas liés à elles par le sang. Vous voyez un peu le portrait? Pour le reste, on est fort évasif (et poétique) : « Puis le Seigneur ferma la porte derrière Noé. » (Gn 6.16) Ils naviguèrent dans le néant pendant 150 jours et ne mirent pas le pied à terre avant l’année d’après. Vraiment, on nous mène en bateau. Cessons de passer un beau sapiens à nos enfants avec des histoires d’animaux rescapés; qu’on les informe plutôt sur les longues croisières.

 

 

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