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Chroniques // De panache et de laine

Né sous un ciel de roc

// Gabriel David Hurtubise - 15 sept. 2017

Numéro : Septembre 2017

 

André Hurtubise avec son arrière-petit-fils, Colin
photo : Gabriel David Hurtubise

 

 

Grand-maman et grand-papa sont nés peu avant la Deuxième Guerre mondiale, comme beaucoup de leurs amis qui sont vieux aussi. Grand-maman dit que, quand elle était encore plus petite que nous, elle pensait que la guerre était cachée dans la grande grange du voisin. Tout le monde avait peur de la guerre, alors elle avait très peur de la grange.

 

Le nom de ma grand-mère est si beau : Françoise, ça fait penser à framboise. Elle dit que c’est son fruit préféré parce qu’il est très délicieux. Sa coupe de cheveux ressemble à ça aussi, sauf qu’elle est blanche. Maman dit que c’est « une permanente », personne ne m’a expliqué ce que c’est. Toute la journée, elle lit de gros livres très lourds. Chaque fois qu’on en voit, elle dit qu’elle est très impressionnée par les avions, qu’elle n’a jamais compris comment ils pouvaient voler. Pareil pour moi!

 

Grand-papa est tellement fort qu’il a dessouché le village de La Force avec sa mère. Il raconte qu’ils sont arrivés de très loin, lui et toute sa famille, avec des vaches en plus. Je trouve ça bizarre. Mon autre grand-mère aussi m’a déjà dit qu’elle était plus vieille que Rouyn-Noranda. Papa a essayé de me convaincre que c’était vrai, mais il riait beaucoup. C’était pourtant pas tant drôle. Je pense que c’est impossible parce que quand elle était petite, elle serait née dans la forêt, ça veut dire.

 

Grand-papa parle très fort parce qu’il est presque sourd. Parfois, nous allons avec lui prendre un café sur la réserve, mon petit frère et moi. C’est là-bas que des gens de partout se réunissent pour jaser. Tout le monde s’écoute et participe. Là-bas, ça rit, ça tape sur les tables et ça hurle très fort. Il a beaucoup d’amis parce qu’il va toujours au garage avec d’autres « monsieurs » qui s’appellent André, comme lui. Au village, il est reconnu comme mécanicien de tracteur à gazon et comme remorqueur. Toute la journée, il raconte des histoires, anciennes ou récentes. Il parle beaucoup des machines comme les fendeuses, les skideuses, les bulls, les trucks et plein d’autres choses. Même une fois d’un « éturgeon » plus grand qu’un homme dans le lac Témiscamingue sans fond. Avant, dans sa jeunesse, il était bucheron, puis devint foreur au diamant et livreur de maisons usinées sur des camions. Il lui est arrivé plein d’aventures extraordinaires et il lui en arrive encore.

 

***

 

Ce sont là les histoires de mon enfance. André Hurtubise a aujourd’hui 80 ans et comme beaucoup d’ainés de nos campagnes, il a colonisé l’Abitibi-Témiscamingue. Pour tout dire, il a vécu et incarné la genèse d’un monde nouveau. Sur un ton bon enfant, il m’a souvent raconté le début, notre début. L’air de rien, il passe en revue, à travers des contes naïfs, les changements sociaux majeurs qui ont ébranlé le monde rural du siècle dernier.

 

Au commencement, il y avait la forêt, des arbres immenses à abattre sous un ciel de roc et de l’or. C’est beau, ça brille. Avec ça, une terre à entretenir pour aider la mère, qui eut 21 enfants. Enfin, l’arrivée des machines et de l’électricité. S’ensuivirent les affaires avec des fils électriques trop bas pour des camions, des records de carottes de mines sur les diamond drills, des feux incontrôlables qui ravagent Cobalt et des maisons usinées trop grandes pour entrer dans des centres d’achats.

 

Puis, il parle d’un ciel plus sombre, à voix basse. La misère des paysans et des travailleurs, des restes humains ramassés à la pelle sur la route. Des hommes épuisés, mais plus efficaces à « deuce » sur une grande scie (sciotte) qu’avec les premières chainsaw. L’hiver qui n’en finit plus, les abus de pouvoir du clergé, la grande détresse des peuples autochtones, la solitude des femmes, les fausses couches, des hommes estropiés, la mort de jeunes enfants, une dizaine. Le tout raconté sans trop de jugement moral, sans trop de tristesse, en voulant dire « c’était comme ça ».

 

Chaque année, il buche son bois de poêle et en discute tout l’hiver, au café. Pour lui, le monde est une immense machine qu’on fait tourner par la force de nos bras et de nos têtes.

 

Ce compte rendu en accéléré, c’était un peu de son histoire, et de la vôtre. Celle qui est encore en train de se raconter, qu’il faut écouter pour pouvoir la redire tant qu’il y aura encore du monde par chez nous.

 

 

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