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Chroniques // Éditorial

Des hordes et des meutes d’étrangers

// Lise Millette - 27 sept. 2017

Numéro : Octobre 2017

 

 

Ce mercredi-là, le ciel était couvert de nuages. L’automne avait déjà étiré son manteau sur l’été et refroidi l’air du jour comme du soir. La voute étoilée jouait à cachecache et on devinait l’astre de la nuit par de faibles halos de lumière. Nuit bleue et feutrée.

Dommage, parce que ce soir-là, un petit attroupement avait rendez-vous avec la pleine lune. J’avais décidé de me rendre sur le territoire de la Temiskaming First Nation, au lieu du feu sacré, pour assister à la Full Moon Ceremony.

 

À mon arrivée, le feu crépitait devant un grand tipi formé de quatorze troncs d’épinette noire. Le visage éclairé par la flamme, une dame insistait sur l’importance de garder les traditions vivantes, puis un homme racontait que cet été, sur les rives du lac à Ville-Marie, il a rencontré une nouvelle arrivante, une Parisienne d’origine africaine. Celle-ci se disait impressionnée de voir qu’après tout ce temps, des traditions subsistaient et avaient su résister à des vagues d’assimilation. Elle a dressé un parallèle avec son pays d’origine, lui aussi visité par les colonisateurs, et où tout n’a pas été perdu ou avalé par la nouvelle culture qui s’y est installée.

 

La lune demeurait tapie derrière ses couvertures. Je me tenais debout près du feu, n’ayant pas pensé à m’apporter une chaise. Je partageais ce moment de recueillement avec le sentiment d’être accueillie, mais je me sentais étrangère avec mes pantalons, alors que toutes les femmes portaient des jupes longues, vêtement requis — ai-je appris — pour ce type de cérémonie.

 

Si peu de choses suffisent parfois à nous faire sentir « autre ».

 

Des centaines de réfugiés sont arrivés aux frontières canadiennes il y a quelques semaines. Les voir franchir la frontière pour s’agglutiner dans des baraquements en attente du traitement de leur dossier a généré plusieurs réactions. Ces « autres », qui sont-ils? Constituent-ils une menace d’invasion? Chaque année, le Québec accueille environ 50 000 immigrants. Cette affluence se traduit par des craintes : chez certains, c’est celle d’une montée d’un « repli identitaire » et chez d’autres, c’est la peur de n’être plus « chez nous » ici.  

 

Pourtant, les flux migratoires font partie de l’histoire du Canada depuis bien avant l’arrivée des premiers explorateurs. Avant cela, les nomades transitaient d’une région à l’autre et s’y établissaient.

 

Je regardais les flammes danser dans le noir en projetant des ombres sur les visages. Cet éclairage en mouvement amplifiait les rides de la peau et baignait les lieux d’une aura de mystère. On aurait dit un cercle de sages en recueillement. Des questionnements ont traversé ma pensée : qu’ont-ils dit, ces habitants de l’Amérique du 15e siècle en voyant le premier bateau accoster? Ont-ils craint ces nouveaux arrivants, plus tard, lorsque ceux-ci, se disant propriétaires des lieux, ont commencé à s’agglutiner en villages et en seigneuries? Quand la population s’est mise à grossir à coups de débarquements venus de l’autre côté de l’océan, descendant du Renard Noir, parti d'Amsterdam à destination de l'Acadie, et du Don de Dieu, accosté à Québec en 1633, suivi du Castillon, arrêté à Tadoussac, et du Deville, à Québec en 1634?

 

Je n’allais pas réparer les effronteries sans gloire du passé en une soirée près du feu, mais cette pensée commandait respect et considération. Je me trouvais en présence d’une résilience tangible avec ces porteurs de traditions millénaires apaisés dans un silence immuable et profondément humain.

 

La petite à côté de moi s’était mise à bâiller. La lune ne s’était pas encore montrée, mais il était l’heure pour moi de m’éclipser aussi.

-          Revenez le 5 octobre, le lever de lune sera plus tôt avec le jour qui raccourcit. Et n’oubliez pas votre jupe.

-          Je ne l’oublierai pas.

 

Et non, il ne faudra jamais oublier que les premiers étrangers, c’est nous.

 

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