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Chroniques // Éditorial

Éditorial

Artisan de son propre monde

// Ariane Ouellet - 6 févr. 2017

Numéro : Février 2017

 

Ariane Ouellet

 

 C’est fou comme les pages des médias sociaux sont inondées en ce début d’année par de bons vœux, des pensées philosophiques zen et des sollicitations en tout genre. En fait, elles le sont tout le temps. C’est juste que mon retour à la barre de la rédaction me sort de mon atelier, bulle de création et zone franche coupée des bruits extérieurs, et me ramène brutalement en équilibre sur le fil d’actualité. Virtuel, on s’entend.

 

Je dois faire un aveu : m’abreuver à tout ça me laisse un goût amer. J’ai peur. Manipulations des résultats de vote aux élections américaines, expulsion de diplomates russes hors des États-Unis, déploiement des troupes américaines dans l’est de l’Europe, Trudeau appuyant les projets de pipeline pendant que les Premières Nations du monde entier se tournent vers Standing Rock, où les Sioux tentent de résister contre les géants du pétrole, boyau de pompier à la gueule et poivre de Cayenne au visage. Traités en terroristes sur leurs propres terres.

 

Alors qu’on a eu espoir que notre gouvernement fédéral serait « mieux » que le précédent avec ses politiques anti-sciences, anti-environnement, presque anti-autochtone, l’heure est à la déception. Je me demande ce qu’on attend pour crier de colère face à tous les mensonges, aux manques de cohérence, de transparence. Et Trump… Quelqu’un de mon entourage demandait s’il n’aurait pas été préférable de l’ignorer plutôt que lui donner tant de place dans la presse. Bonne question. Mon ami sculpteur Jacques Baril de répondre : il ne faut pas l’ignorer, au contraire, il faut le combattre. Et je ne sais pas comment, mais je suis d’accord. Il faut s’activer. Il faut s’activer contre la peur. Contre l’ignorance. Contre l’indifférence. Je peux succomber au cynisme et à la tristesse du monde, mais je peux aussi me rendre à la rencontre d’une œuvre, d’un artiste, d’une histoire, pour y vivre des émotions plus enrichissantes. J’ai un choix à faire. Je ne sais pas faire l’analyse des politiques internationales entre la Syrie, la Russie ou la Chine, mais je sais comment consommer des produits de chez moi qui brûlent moins de pétrole.

 

Je ne sais pas à qui adresser mon indignation, en tant que femme et citoyenne canadienne, face à la lenteur des actions dans les dossiers des femmes autochtones assassinées ou disparues, face au racisme systémique de nos institutions policières. Je sais toutefois le chemin pour me rendre à Pikogan pour aller goûter la bannique ou entendre le son des tambours lors d`un pow-wow. Et regarder les gens de là-bas en face, yeux dans les yeux. Leur donner forme humaine, chaude, vibrante et vraie. Parce qu’y penser, ce n’est pas assez. Il est nécessaire d’aller à la rencontre les uns des autres. Parce que quand on connaît quelqu’un, sa présence ne sera plus jamais abstraite. Sa réalité ne nous sera plus jamais étrangère.

 

Julos Beaucarne, un fabuleux poète et conteur belge, disait à son auditoire : « Ne tolérez pas d’être assis à côté d’un inconnu. Présentez-vous! » Et alors on devait prendre une ou deux minutes pour se nommer et serrer la main des gens autour de nous. Magique et efficace comme entrée en matière.

 

Je crois au rapprochement. Il faut se tricoter un réseau si fort que personne ne soit oublié dans son coin, anonyme en son pays. Quand je vais à la rencontre de l’autre, je valide son existence. Je lui dis : « Tu existes pour vrai pour moi. » Depuis quelque temps, j’ai la chance d’être invitée à participer à un processus de création réunissant des créateurs autochtones et allochtones du territoire de l’Abitibi et du Témiscamingue. Anishnabe, Attikamek, Abitibiens, Belges, Montréalais, anglo, franco, tout ce beau monde réuni dans un exercice exigeant mais ô combien riche, pour arriver à créer ensemble. Le résultat de cette démarche sera passionnant, nous le souhaitons tous, mais le chemin sur lequel nous sommes réunis est tout aussi important que le résultat qui sera livré au public à l’échéance. On apprend à s’écouter, à s’entendre, à se comprendre. On se côtoie, un peu à la fois.

 

C’est en se rencontrant qu’on devient vrai pour l’autre. C’est en se racontant qu’on prend mutuellement vie dans nos consciences. Le virtuel ne suffit pas. Ne vous méprenez pas sur mes propos. Personne n’a besoin de moi en particulier, Ariane, pour exister. À l’échelle planétaire, je ne vaux pas plus qu’une fourmi. Mais si acheter c’est voter, être présent dans nos espaces communs, nos espaces publics, c’est prendre la place qui nous revient dans le monde au lieu de la laisser se remplir par de la pollution, quelle que soit sa forme : la peur, la haine, le mépris, la paresse intellectuelle, l’ignorance volontaire. L’humanité a un potentiel de destruction sans doute aussi fort que son potentiel créateur.

 

John Stuart Mill écrivait en 1867 : « Ne laissez personne avoir bonne conscience s’il croit illusoirement qu’il ne fait pas de mal en ne prenant pas parti, en ne se forgeant pas d’opinion. La seule chose qui permet au mal de triompher est l`inaction des hommes de bien. »

 

À nous de prendre les commandes. Nous vivons dans un monde dont nous sommes responsables, un par un, une par une.

 

 

 

 

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