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Chroniques // Médias et société

Médias et société

Safia, genre.

// Louis-Paul Willis - 15 déc. 2016

Numéro : Décembre 2016 -Janvier 2017

 

Safia Nolin à l'ADISQ
photo : Courtoisie

 

Par féminisme, on entend généralement quelque chose de désuet, mais surtout quelque chose de négatif et, somme toute, de honteux et répréhensible. Après tout, dans notre fabuleux monde occidental contemporain, les femmes peuvent voter, elles peuvent vaquer à leurs occupations, elles peuvent travailler, conduire, tomber en amour, etc. Bien entendu, la question se pose quant aux conditions au sein desquelles elles peuvent exercer ces libertés. Dès qu’on aborde cette épineuse question, on assiste à une levée de boucliers particulièrement agressive.

 

Au Québec, nous assistons à des péripéties médiatiques récurrentes autour de ces questions. Après quelques semaines de discussions et d’échanges virulents sur la question de la culture du viol au sein de la sphère médiatique, notamment après les incidents déplorables s’étant déroulés sur le campus de l’Université Laval, on a pu voir se manifester les besoins criants pour le féminisme après ce qu’il convient de nommer « l’affaire Safia Nolin ». Lors du gala de l’ADISQ, la chanteuse s’est présentée affublée d’une paire de jeans et d’un t-shirt à l’effigie de Gerry Boulet, ce qui, couplé à son apparence moins alignée avec les canons classiques de la beauté féminine, n’a pas manqué d’attirer l’attention. Une vague de propos haineux a déferlé sur les médias sociaux, révélant une fois de plus que oui, nous avons encore besoin du féminisme pour penser les rapports entre les genres tels qu’ils sont représentés dans les médias visuels et dans la culture populaire.

 

Qu’est-ce que le féminisme peut bien apporter? D’emblée, il met de l’avant un cadre de pensée permettant de questionner la façon dont les rapports entre les sexes et entre les genres sont façonnés par leurs représentations dans les médias. On voit apparaître ici la notion du genre, qui correspond de façon globale à l’identité sexuée et/ou sexuelle d’un individu. La culture visuelle, et les médias qui la diffusent, contribuent à construire les idées socialement acceptées de ce que sont la masculinité et la féminité. Le genre est attribué à l’individu – par exemple, de façon sans doute un peu stéréotypée : avant même la naissance d’un bébé, on verra les parents peindre la chambre rose ou bleue selon ce que l’échographie leur aura appris. Pendant l’enfance, certaines répressions seront exercées afin de s’assurer que l’enfant intègre bien le genre : on dira par exemple au jeune garçon de ne pas « pleurer comme une fille », ou bien on apprendra à la jeune fille de se comporter comme une petite princesse délicate qui ne doit pas se salir. Bref : le genre est une identité sexuée, et les idées qu’on se fait socialement du genre sont incroyablement rigides.

 

Cette rigidité afflige les femmes beaucoup plus que les hommes. En effet, pour revenir au fameux gala de l’ADISQ, Safia Nolin s’est attiré des critiques d’une virulence qui n’aurait pas été présente si elle avait été un homme. Il y a d’ailleurs de nombreux exemples d’hommes s’étant présentés à ce gala avec un accoutrement similaire (jeans, t-shirt, casquette); et s’ils ont reçu certaines critiques dénonçant leur non-respect du décorum, il reste que ces critiques n’avaient rien à voir avec ce que nous avons pu lire récemment sur Safia Nolin. Non seulement a-t-on critiqué son non-respect du décorum, mais en plus, les internautes ont multiplié les commentaires désobligeants sur son physique et sur sa personnalité. Et cela, parce qu’elle est une femme et qu’on attend, de la part d’une femme, un comportement genré beaucoup plus en lien avec certains idéaux (plutôt arriérés) que nous entretenons sur la féminité. Donc non, le féminisme (et les études de genre) n’est pas dépassé; il est plus pertinent que jamais. Il ne s’inscrit pas en porte-à-faux contre les hommes (bien au contraire!), et il ne vise pas que les comportements des hommes. Après tout, le nouveau président élu des États-Unis a recueilli plus de 50 % du vote féminin, malgré son comportement ouvertement misogyne. Non seulement le féminisme est-il encore pertinent aujourd’hui, mais il risque de le devenir d’autant plus au fil des prochaines années!

 

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