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Chroniques // Histoire et patrimoine

ONABATONGAS - version intégrale

2000 ans d’exploitation minière au lac Témiscamingue

// Yvon H. Couture - 13 juin 2014

Numéro : Juin 2014

 

Un des guides de Cartier prend sa chaîne d’argent et lui indique qu’on trouve ce métal en remontant la rivière des Outaouais.
photo : Bibliothèque nationale du Canada

 

 

Novembre 2013

L’argent du lac Témiscamingue

 

L’argent est un métal précieux qui se retrouve rarement à l’état pur dans la Nature. Il ne se rencontre en général que dans la partie supérieure des gisements de plomb argentifère. L’argent possède une couleur d’un blanc métallique qui lui est typique, mais il noircit assez facilement quand il est exposé à l’air. C’est un métal plutôt malléable qui se présente sous forme de masses réticulaires, arborescentes ou contournées. Il est rarement cristallisé en cubes ou octaèdres et alors généralement de petites dimensions.

 

L’argent abonde en de nombreuses zones du Mexique et des Grands Lacs, en Amérique du Nord. Il était exploité et travaillé par les Amérindiens, tout comme le cuivre natif, et ce bien avant la découverte du continent par les Européens. Des filons d’argent d’une importance extraordinaire et promettant des rendements fabuleux ont été redécouverts par des prospecteurs au début du vingtième siècle, dans la région ontarienne du lac Témiscamingue. Ces découvertes ont amené une véritable ruée vers l’argent dans cette région à partir de 1906, et plus spécifiquement dans le secteur de Cobalt, où les filons les plus riches avaient été découverts. Mais personne n’était là pour sauver les traces millénaires de leur exploitation par les Anishinabek. Et toutes les traces de leurs activités minières ont été rasées par les machines, tout a été effacé, sauf ce qui était enregistré dans la mémoire des prospecteurs de l’époque, et qui s’est vite transformé en légende…

 

Le Mexique et le Canada sont  parmi les plus grands producteurs de plomb au monde. Au Canada, les gisements types se retrouvent dans des formations minéralisées. Le plus commun de ces minerais, la galène, contient le plus souvent une petite proportion d’argent. Ce détail est fort intéressant pour l’industrie minière; car il est la source d’une grande partie de l’approvisionnement planétaire en ce métal. Des morceaux de galène sont souvent retrouvés dans les sites funéraires amérindiens par les archéologues…

 

Au début de l’ère chrétienne, on ne connaissait encore en Europe que sept métaux : l’or, l’argent, l’étain, le cuivre, le fer, le plomb et le mercure. Abstraction faite de l’or et de l’argent, la valeur que les anciens attribuaient aux métaux était fonction de leur utilité. Il en était de même en Amérique, où l’exploitation des métaux a précédé de plusieurs siècles celle pratiquée en Europe. On pense surtout au cuivre du lac Supérieur qui a été exploité par les nombreuses civilisations qui ont fleuri sur ce continent avant la chute démographique qui a suivi l’arrivée des Espagnols. On a une petite idée des quantités phénoménales d’or qui ont été acheminées de ce continent vers l’Europe, mais on ne sait à peu près rien sur l’argent qui était aussi exploité, travaillé et utilisé en Amérique du Nord depuis l’origine de la civilisation Adéna, il y a environ deux mille cinq cents ans. Adéna est le nom que nous donnons aux Constructeurs de Tumulus; une grande civilisation qui s’est développée au Nord du Mexique, et qui a connu de nombreuses phases auxquelles les archéologues ont donné diverses appellations qu’il serait fastidieux d’énumérer ici. L’influence de cette civilisation s’est étendue sur tout le Nord du continent, incluant le Québec et l’Ontario. Le travail de l’argent par les joailliers amérindiens fleurit toujours en Amérique du Nord. Cet art semble remonter à une époque fort ancienne…

 

Le premier chroniqueur européen à mentionner l’existence de mines d’argent en amont de la rivière des Outaouais est Jacques Cartier, qui en fut informé par ses guides amérindiens lors  de son voyage à Hochelaga, en 1535. Voici, de sa plume, le récit de ce qui s’est passé le 3 octobre de cette année-là :

 

« Après que nous fûmes sortis de la ville, nous fûmes conduits par plusieurs hommes et femmes de ceux-ci sur la montagne devant dite qui est par nous nommée mont Royal, distante d’un quart de lieue. Et étant sur ladite montagne, nous eûmes vue et connaissance de plus de trente lieues à l’environ de celle-ci, où il y a vers le nord une rangée de montagnes qui sont gisantes est et ouest, et autant vers le sud. Entre ces montagnes est la terre la plus belle qu’il soit possible de voir, labourable, unie et plane. Et par le milieu des terres nous voyions le fleuve au-delà du lieu où étaient demeurées nos barques, où il y a un saut d’eau, le plus impétueux qu’il soit possible de voir (les rapides de Lachine), et il ne nous fut pas possible de le passer. Et nous voyions le fleuve tant que l’on pouvait le regarder, grand, large et spacieux, qui allait au sud-ouest, et passait auprès de trois belles montagnes rondes que nous voyions, et estimions être à environ quinze lieues de nous. Et il nous fut dit et montré par signes, par les trois hommes qui nous avaient conduits, qu’il y avait trois sauts d’eau au fleuve, comme celui où étaient nos barques; mais nous ne pûmes entendre quelle distance il y avait entre l’un et l’autre. Puis ils nous montraient que, les sauts passés, on pouvait naviguer plus de trois lunes par le fleuve. Et là-dessus il me souvient que Donnacona, seigneur des Canadiens, nous a dit avoir été quelquefois à une terre où ils mettent une lune à aller, depuis Canada jusqu’à ladite terre, en laquelle il croit cannelle et girofle (la Floride).

 

Et, en outre, ils nous montraient que le long des montagnes étant vers le nord il y a une grande rivière qui descend de l’occident comme ledit fleuve. Nous estimons que c’est la rivière qui passe par le royaume et province de Saguenay (la rivière des Outaouais). Et sans que nous leur fissions aucune demande et signe, ils prirent la chaîne du sifflet du capitaine, qui est d’argent, et un manche de poignard, qui était de laiton jaune comme or, qui était au côté de l’un de nos mariniers, et montraient que cela venait d’amont le fleuve, et qu’il y avait des Agojudas, qui est à dire mauvaises gens, qui étaient armés jusque sur les doigts, nous montrant la façon de leurs armures, qui sont de cordes et bois lacés et tissus ensemble : nous donnant à entendre que lesdits Agojudas menaient la guerre continuelle les uns aux autres. Mais, par défaut de langue, nous ne pûmes avoir connaissance combien il y avait jusqu’audit pays. Le capitaine leur montra du cuivre rouge, qu’ils appellent caquedaze, leur montrant vers ledit lieu, et demandant par signes s’il venait de là. Ils commencèrent à secouer la tête, disant que non, et montrant qu’il venait du Saguenay, qui est à l’opposé du précédent. »

 

Les guerriers portant armures que craignaient les habitants du village d’Hochelaga étaient les Wendats de la Baie Georgienne, qui seront décrits plus tard par Champlain. Ils étaient les alliés des Algonquins établis dans le bassin hydrographique de la rivière des Outaouais, alliance qui leur permettait d’attaquer les villages iroquoiens de la vallée du Saint-Laurent, en passant par la rivière Mattawa. La rivière des Outaouais est connue des Algonquins sous le nom de « Kitci Sipi »; ce qui signifie « Grande Rivière ». La confédération des Wendats réunissait alors plusieurs nations iroquoiennes de l’Ontario en une formidable force économique et militaire. Ils pouvaient se rendre aussi loin que le Golfe du Mexique et la Mer du Nord pour échanger leurs produits. Le fameux Royaume du Saguenay où l’on trouvait du cuivre natif en abondance, était situé au Sud du lac Supérieur; et l’on y accédait par la Baie de Saginaw. C’est donc de là que vient le mot « Saguenay »; qui appartient aux langues algonquiennes et non iroquoiennes. Comme l’ont spécifié les trois guides amérindiens de Cartier, ce n’était pas dans cette région que se trouvait l’argent dont ils parlaient, mais en un endroit situé dans une direction opposée, où l’on pouvait se rendre  en remontant la grande rivière qui coulait du nord. Ils ont même spécifié que ce métal se présentait sous une belle couleur jaune semblable à celle de l’or (ou du laiton; un alliage probablement inconnu des Amérindiens de l’époque). Nous y reviendrons plus loin…

 

    

Le second document où il est question d’une mine d’argent dans ce secteur, est le journal de l’expédition du chevalier de Troyes à la Baie James en 1686. Voici ce que le chevalier écrivait à ce sujet au mois de mai de la même année, alors qu’il était rendu au lac Témiscamingue avec son détachement :

    

     « Le vingt-deuxième, il plut une partie de la journée, ce qui ne m’empêcha pas de m’embarquer après la messe suivi de trois canots pour aller visiter une mine à six lieues de la maison; ayant donné ordre au sieur de Sainte-Hélène, que j’y laissai pour achever d’y régler leurs affaires, de me rejoindre le lendemain avec le reste du détachement et de tenir dans le lac la route du nord pour m’y rencontrer plus facilement. Je rencontrai à deux lieues de la maison (le poste de Métabetchouane), trois cabanes de Sauvages qui me traitèrent un petit canot de quatre places qui me servit le reste de mon voyage et pour mon retour à Québec. Je fus camper de là dans une île (l’île du Collège); le temps de me permettre d’aller plus loin.

 

     Le vingt-troisième, après la messe, nous marchâmes pour aller chercher cette mine, le nommé Coignac nous conduisant. Nous rencontrâmes en la cherchant une cabane sauvage dont les gens avaient tué la veille un gros orignal, et qui me donna occasion de camper auprès, afin que Coignac trouvât la mine plus facilement. Il la chercha inutilement le reste de la journée.

 

     Le vingt-quatrième, il fit tout le jour fort gros vent accompagné de pluie, mais Coignac qui avait appelé ses idées, m’ayant assuré qu’il se reconnaissait et que la mine était fort proche, je me mis en canot avec lui, moi nageant devant et lui qui gouvernait, et ne laissâmes pas malgré le mauvais temps de gagner le lieu où il jugeait qu’elle pouvait être. Nous la trouvâmes en effet. Cette mine est située à l’est et ouest sur le bord du lac ouest, un rocher en demi cercle qui a cinquante pieds sur le bord de l’eau, dix pieds de hauteur du niveau de l’eau, et cent pieds de profondeur, n’ayant point de terre dessus, se perdant sous une montagne couverte de rochers. Nous arrachâmes quelques petits morceaux fort difficilement et retournâmes au camp. »

 

Venant du campement algonquin en canot et longeant la rive orientale du lac Témiscamingue, ils se sont probablement engagés dans une baie qui apparaît sous le nom de l’Anse à la Mine sur les cartes de la Nouvelle-France dont nous reparlerons plus loin. Le lendemain de la découverte de la mine, ils ont pris les coordonnées du lieu en termes de latitude et ont obtenu 47 degrés et 36 minutes. Le surlendemain, après avoir levé le camp à l’aube, ils ont traversé une île située à l’extrémité du lac qui était longue d’une lieue. Il s’agit de celle connue de nos jours sous le nom d’île du Chef.

 

Le troisième document où il est fait mention de cette mine d’argent située du côté québécois du lac Témiscamingue, est un mémoire du chevalier de Tonty. Il avait été dépêché sur les lieux la même année avec un parti d’hommes par Monsieur de Denonville, pour en faire une exploration plus poussée. Le 9 novembre de la même année, il écrivait au Marquis de Seignelay :

 

     «  J’envoie à Monsieur Arnault un échantillon d’une mine de plomb ou d’étain qui s’est trouvée sur le bord du lac Témiscamingue. Je joins à cette lettre un mémoire du chemin qu’il y a de l’île de Montréal à cette mine; tous les portages et rapides y sont marqués. Il faut dix-huit jours pour aller de l’île de Montréal jusque à la mine avec un canot chargé, et huit à dix jours pour en revenir. Cette mine est à 130 lieues de Montréal, en un lieu nommé Onabatongas, près de Témiscamingue. Elle est au bord d’un lac provenant d’une montagne pelée. Ce métal est d’un beau jaune et très dur; et l’on ne doute pas que cette mine soit considérable. On a toujours dit en ce pays qu’en cet endroit il y avait une mine. »

 

Nous n’avons pas le texte complet de ce rapport qui est conservé aux Archives nationales du Canada; mais seulement cette lettre; et une note écrite d’une autre main disant qu’on ne pouvait juger de la qualité de ce métal par sa couleur et qu’elle était située trop loin dans le Nord pour donner des profits. Que voilà une belle occasion ratée par les autorités de la Nouvelle-France d’enrichir la colonie! Et ce seront des Anglais, qui, deux siècles plus tard viendront exploiter le plomb, l’or, l’argent , l’étain et le cobalt du lac Témiscamingue, tant du côté québécois que du côté ontarien. Monsieur de Tonty était suffisamment éduqué cependant, pour reconnaître la présence de plomb sur le site. Comme on l’a vu au début de cet article, l’argent se retrouve le plus souvent dans la nature associé à du plomb, et c’est bien le cas ici. De plus, il confirme ce qu’ont déclaré les trois guides amérindiens de Cartier sur le Mont Royal : l’argent que l’on trouvait plus haut sur la Grande Rivière était de couleur jaune. Son rapport confirme aussi que le gisement dont ils parlaient était bien celui situé du côté québécois du lac Témiscamingue. Le chevalier affirme également que le métal en question était très dur. Ce ne pouvait donc être ni du plomb, ni de l’étain, ni de l’or; qui sont des métaux plutôt mous; bien qu’ils aient pu en contenir des traces. Et, en effet, l’existence de cette mine était connue depuis fort longtemps par les gens de ce pays, puisque son exploitation remontait à plusieurs siècles avant la naissance du Christ!   

 

La partie septentrionale du lac Témiscamingue de chaque côté de laquelle se trouvent les gisements de plomb argentifère, est évasée et extrêmement profonde, tandis que la partie méridionale ressemble à  une longue rainure qui aurait été creusée dans l’écorce terrestre par le passage des glaciers. Le nom que lui ont donné les Algonquins signifie d’ailleurs « là où c’est profond ». Il s’agit donc d’une vaste fosse tectonique due aux seules  forces de la Nature. Mais l’effondrement de l’écorce terrestre qui a donné naissance au lac Témiscamingue ne s’est pas faite sans heurts comme le prouve la dissymétrie des abrupts de faille qu l’on retrouve de chaque côté de la vallée. Ce sont ces mouvements de l’écorce terrestre qui ont permis aux veines de métaux argentifères de remonter vers la surface.

 

La mine Onabatongas (appelons-la par son véritable nom, puisque c’est celui que les Algonquins lui ont donnée), est située à l’intérieur des limites de l’actuelle municipalité de Saint-Bruno-de-Guigues, dans la ligne de séparation des cantons Duhamel et Guigues. Des travaux d’exploration y ont été réalisés à différentes époques depuis l’arrivée des Européens en Algonquinie; mais les difficultés d’accès en ont retardé la mise en exploitation par ces derniers jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle. Et ce fut Edward Wright, un Anglais de Hull, qui en deviendra acquéreur en 1877, et qui entreprendra des travaux d’exploration qui conduiront à la réouverture de la mine, qui sera en exploitation de 1885 à 1891, puis abandonnée à cause de problèmes de transport de minerai. Elle changea de propriétaires à plusieurs reprises par la suite, et fut exploitée périodiquement jusqu’en 1952. Il était encore possible, au début des années quatre-vingts, de voir les installations désaffectées de la mine au bord du lac Témiscamingue.

 

Il semblerait que la première carte géographique de la Nouvelle-France où la vieille mine est indiquée soit celle de Jean-Baptiste Franquelin, hydrographe du roi, et qui est datée de 1688. Une baie située sur la rive orientale du lac Témiscamingue y apparaît en effet sous le nom de l’Anse de la Mine. En 1755, quelques années à peine avant que le pays ne tombe aux mains des Anglais, une autre carte, œuvre celle-là du géographe Bellin, montrait le pays des Témiscamings, incluant leur lac avec cette même baie rendue cette fois sous le nom de  l’Anse à la Mine. Il est possible que ce toponyme ait été changé pour un autre, effaçant de la mémoire collective un chapitre essentiel de notre histoire.

 

Des archéologues travaillant dans la région de Québec ont récemment découvert, sur le site de l’ancienne mission amérindienne de Sillery, une tortue en plomb qui était  fort bien réussie, et présentait toutes les caractéristiques de ce que l’on peut considérer comme le style algonquin. Elle est datée du début du dix-septième siècle,  époque où la mission était fréquentée par les Algonquins et les Montagnais de cette région. On retrouve en effet des tortues de même style, gravées dans un affleurement rocheux situé au lac Stony, du côté ontarien du pays algonquin. Elle est donc de signature algonquine, ce qui prouverait que les Anishinabek savaient bel et bien comment faire fondre et couler ce métal dans des moules pour en obtenir différents objets. Nous savons par de nombreuses découvertes archéologiques, que le plomb était connu et utilisé par les Amérindiens de l’Amérique du Nord depuis fort longtemps à l’arrivée des Européens. L’analyse du plomb de la tortue de Sillery pourrait nous indiquer si ce métal provenait du Témiscamingue.

 

Le présent article est le résultat de recherches effectuées de façon sporadique, au cours des quarante dernières années, sur les mines d’argent du lac Témiscamingue, tant du côté québécois qu’ontarien. Ces mines ont été exploitées par les ancêtres des Algonquins actuels avant le début de l’ère chrétienne. Dans un rapport publié par le service canadien des mines, on avançait une date approximative de 200 ans avant Jésus-Christ pour le début de l’exploitation de celle de Cobalt. On y apprenait également qu’elles avaient été exploitées de façon ininterrompue sur une période de 400 ans; soit jusqu’en 200 AD. Il est probable que la mine située de l’autre côté du lac ait été exploitée à la même époque. Cette période se situe au moment où la civilisation Adéna prenait de l’expansion vers le Nord, et venait s’implanter dans la région du lac Rice, en Ontario, qui est tout près du lac Stony. Des pointes de projectile adénas ont souvent été retrouvées en pays algonquin, et ce n’est pas un hasard : les Algonquins ont fait partie du réseau d’échanges de cette civilisation.

 

Dans un ouvrage publié par la Société d’histoire du Témiscamingue, sous la plume de Madame Annette Gauthier, en 1972, on trouve ces notes sur la ville de Cobalt : «  Ville minière dont le nom indique le minerai principal. Il y avait aussi beaucoup d’argent. La « Silver Street » rappelle qu’on a trouvé des plaques d’argent presque pur à fleur de sol à cet endroit. Elles mesuraient jusqu’à trente pouces de côté et avaient un demi pouce d’épais. Lorsque Cobalt fêta son soixantième anniversaire, on frappa une médaille en argent pur à .999 % et rappelant la découverte de cette mine par un prospecteur nommé Alfred Larose. » Il est fort possible que les plaques d’argent qui recouvraient le sol, formant  un sentier là où est localisée de nos jours la « Silver Street », aient été fabriquées de main d’homme à l’époque où ce métal était exploité par les Amérindiens. Comment expliquer autrement l’uniformité de leurs dimensions, leur aménagement en sentier à la surface du sol et la pureté du métal qui les composait?

 

Les mines d’argent du lac Témiscamingue étaient connues des Amérindiens du Canada quand des Français sont arrivés dans la vallée du Saint-Laurent dans la première moitié du seizième siècle. Elles auraient même encore été exploitées de façon sporadique et superficielle à cette époque. Mais leur exploitation remonte aux débuts de la civilisation des Constructeurs de Tumulus, qui a fleuri en Amérique du Nord jusqu’à l’arrivée des Espagnols et de leurs virus mortels. Le métal était extrait et préparé pour expédition par les Algonquins du Témiscamingue, qui le troquaient pour des biens venus du Sud aux marchands adénas. Des objets en argent provenant des mines du Témiscamingue ont été retrouvés un peu partout en Amérique du Nord par les archéologues; on en a même retrouvé jusqu’en Floride. En effectuant l’analyse chimique d’un métal, il est facile de trouver d’où il vient. Ce genre  d’analyses a été effectué sur des artefacts en argent trouvés en Ontario et aux États-Unis.  Plusieurs de ces objets; dont des flûtes de pan faites d’une feuille d’argent enroulée sur elle-même, ont été retrouvés dans le Monticule du Serpent, au lac Rice, dans le Sud-Est de l’Ontario. Ces objets dataient de la phase Hopewell de la civilisation Adéna, qui aurait duré dans cette région de 100 avant Jésus-Christ à 300 AD. Cette datation ressemble drôlement à celle attribuée au début de l’exploitation de la mine d’argent de Cobalt par les Anishinabek…

 

L’argent natif aurait été travaillé de la même façon que le cuivre du lac Supérieur par les Amérindiens. Les objets ainsi produits ont servi d’ornements ainsi qu’en des rites funéraires, non seulement pour les Adénas de l’Ontario; mais aussi pour ceux de la vallée de l’Ohio, région qui fut le berceau de cette brillante civilisation. Entre les années 500 avant Jésus-Christ et 800 AD, soit sur une période de 1300 ans, l’argent du lac Témiscamingue occupait une bonne place parmi les produits mis sur le marché par les Constructeurs de Tumulus. La galène, qui est un minéral contenant du plomb y figurait aussi en bonne place.

 

On ne sait pas si les Norrois établis à l’Île de Terre-Neuve autour de l’An Mille connaissaient l’existence des mines d’argent du Témiscamingue; mais John Cabot et Cortéréal ont rapporté que les Béothuks avaient des objets en cuivre, en argent et en laiton. Si cet argent n’a pas été obtenu d’Européens par la voie du troc, comme le furent probablement ceux en laiton, ils devaient provenir du Témiscamingue. Cela signifierait que ce métal a été diffusé sur un territoire immense qui s’étendait sur  une grande partie de l’Amérique du Nord.

 

L’influence culturelle des Adénas de la Vallée de l’Ohio a été extrêmement importante dans la partie septentrionale du continent. Des rites funéraires provenant de l’Ohio sont apparus dans les régions des Grands Lacs et du Saint-Laurent 600 ans avant la naissance du Christ. Et les tumulus funéraires de la région du lac Rice sont apparus il y a plus de 2000 ans. C’est en ces temps lointains qu’ont commencé à être échangés les produits de la civilisation Adéna contre l’argent du lac Témiscamingue. Le travail de ce précieux métal venant se greffer à celui du cuivre, vieux de 7000 ans en Amérique.

    

Le début de la fabrication de la poterie, il y a 3000 ans, a vu apparaître une production plus importante et une plus grande diversité de biens matériels, tant au Québec qu’en Ontario. De nouveaux objets furent déposés dans les sépultures, tels des pipes tubulaires, des figurines en forme d’oiseaux, divers objets exotiques en obsidienne et en jaspe, ainsi que des objets en cuivre et en argent du lac Témiscamingue.  Dans la vallée de la rivière Otonabee, en Ontario, les archéologues y ont également découvert des perles de nacre, des feuilles de mica taillées, ainsi que des objets en métal; dont des flûtes de pan faites d’une feuille de cuivre ou d’argent enroulée sur elle-même. C’est à partir du lac Rice, où existait une colonie Adéna, que pénétraient dans la sphère d’interaction des Amérindiens vivant plus au Sud, les pépites d’argent natif provenant des bords du lac Témiscamingue. On retrouve même des mentions de l’argent dans certains mythes algonquiens; ce qui prouve l’importance que ce métal jouait dans la vie culturelle et cultuelle des Amérindiens du Nord-Est. Onabatongas est un gisement de plomb et d’argent qui fut exploité de façon épisodique pendant plus de deux mille ans par l’homo sapiens. Un important chapitre de notre histoire y est inscrit dans la roche…

 

 

Sources bibliographiques

 

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Carr, Christopher et Case, D. Troy : « Gathering Hopewell : Ritual and Ritual Interaction », Plenum Publishers, 2005.

 

Cartier, Jacques : « Voyages au Canada », François Maspéro-La Découverte, Paris, 1981.

 

Chabot, Denys et Dupuis, Mathieu : « Abitibi-Témiscamingue », Les Éditions de l’Homme, Montréal, 2006.

 

Cole, Arthur A. : « Report on Mining and Power Development for the Year 1909 », Temiskaming and Northern Ontario Railway Commission, 1910. Réédité par Highway Bookshop, Cobalt, Ontario.

 

Dumont, Jean : « Les voyages de Jacques Cartier », Les Amis de l’Histoire, Montréal, 1969.

 

Fancy, Peter : « Silver Centre », Highway Bookshop, Cobalt, Ontario, 1980.

 

Gauthier, Annette : « Histoire de nos paroisses régionales », Société d’Histoire du Témiscamingue, Ville-Marie, 1972.

 

Riopel, Marc : « Le Témiscamingue : son histoire et ses habitants », Fides, Montréal, 2002.

 

Shetrone, H.C. : « The Mound Builders », Appleton-Century, New York, 1930.

 

Turff, Gina : « Panpipes in Eastern North America », thèse de maîtrise, Université Trent, Peterborough, Ontario, 1996.

 

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